Race humaine

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La notion de race humaine est une application aux humains du concept de race, développé en zoologie, qui définit des sous-groupes dans une espèce se distinguant par des différences physiologiques précises des deux sexes, le rejeton de deux membres d'un sous-groupe héritant de ces différences, les membres du sous-groupe restant interféconds avec le reste de l'espèce. L'état actuel de la génétique et de l'anthropologie physique invalide ce concept et établit qu'il n
Race humaine

La notion de race humaine est une application aux humains du concept de race, développé en zoologie, qui définit des sous-groupes dans une espèce se distinguant par des différences physiologiques précises des deux sexes, le rejeton de deux membres d'un sous-groupe héritant de ces différences, les membres du sous-groupe restant interféconds avec le reste de l'espèce. L'état actuel de la génétique et de l'anthropologie physique invalide ce concept et établit qu'il n'y a pas de sous-groupes de ce type dans l'espèce humaine, donc pas de "races humaines" au sens strict. Autrement dit, il n'y a qu'une seule « race humaine ». D'ailleurs en anglais, l'expression the human race est parfois employée pour désigner l'ensemble de l'Humanité. Au sens commun, le mot race s'emploie en deux acceptions : il désigne des groupes humains qui sont différenciés par leur phénotype et souvent leur origine géographique supposée (races blanche, noire, jaune...) ou il s'applique à l'ensemble de la population d'un État ou d'une nation, sans qu'on puisse toujours noter une différence entre ces populations ou une convergence à l'intérieur d'elles autre que l'appartenance nationale, la langue ou la localisation géographique (race allemande, race française, race slave, race germanique...). Historiquement, le terme a même été employé pour désigner des groupes se différenciant par leur religion.

Généralités

Il n'y a pas, à proprement parler, de « races humaines ». Cette notion, aujourd'hui discréditée dans les milieux scientifiques, a été popularisée lors du , mais a perdu tout intérêt heuristique à la suite des développements de la génétique dans la seconde moitié du . Si les hommes ont été depuis longtemps sensibles aux différences visibles entre les humains pour les distinguer par groupes, ne prenant en compte, pour l’essentiel, que la couleur de la peau, la notion de "race", entendue en termes biologiques, est toutefois tardive. Elle appartient à une période précoce de la science moderne et est un dérivé de la pratique de classification en espèces et en sous-espèces, qui ne concernait d’abord que les végétaux et les autres animaux (Linné ). C’est au que l’on commence à parler de « races » au sein de l’espèce humaine. C’est le comte de Gobineau qui a popularisé au milieu du une nouvelle acception, dans son essai raciste, Essai sur l'inégalité des races humaines (1853-1855), dans lequel il prenait parti en faveur de la thèse polygéniste selon laquelle l'espèce humaine serait divisée en plusieurs races distinctes, qu'il serait, en outre, possible de hiérarchiser. Le racialisme, ou encore racisme scientifique, deviendra alors l'idéologie prédominante dans les milieux savants, dans l'anthropologie physique, etc., couplé à l'évolutionnisme, au darwinisme social et aux théories eugéniques développées par Francis Galton. La tentative d'habiller des préjugés racistes par le discours scientifique, ce que Canguilhem dénommera « idéologies scientifiques », sera fortement discréditée suite au génocide des Juifs européens par l'Allemagne nazie. Au milieu des années 1950, l'UNESCO recommandait ainsi de remplacer la notion, non-scientifique et prêtant à confusion, de race humaine, par celle d'ethnie, laquelle insiste fortement sur les dimensions culturelles au sein d'une population humaine (langue, religion, us et coutumes, etc.). Pour autant, les tentatives racialistes perdurent, comme l'ont démontré les débats au sujet de la publication de The Bell Curve (1994), par Richard Herrnstein et Charles Murray, qui prétendent que le quotient intellectuel inférieur des Noirs américains était d'origine génétique et ne pouvait pas être corrigé par des mesures sociales. Ces explications racistes se retrouvent aussi chez certains partisans de la sociobiologie, qui vise à démontrer l'origine génétique des comportements sociaux, et au sein de la nouvelle droite , Axel Kahn in L'Humanité du 4 avril 2007. La segmentation en races humaines a été très répandue à l’époque de la flambée des nationalismes qui a donné lieu à des idéologies racistes proclamées au nom de la science. Certains ouvrages comme le Dictionnaire de la bêtise et des erreurs de jugement, de Bechtel et Carrière, montrent que ces préjugés s'exerçaient tout autant entre pays européens à la même époque. Des médecins français, par exemple, expliquaient que les Allemands urinaient par les pieds ! La deuxième moitié du abandonna peu à peu cette idée sous trois influences : ambiguïtés du terme et absence de fondement scientifique (démontrée grâce aux progrès de la biologie et de la génétique) ; rôle joué par ces idées dans les quinze années du nazisme ; ouvrages de Claude Lévi-Strauss et de Franz Boas qui ont transformé l'anthropologie et mis en évidence les phénomènes d'ethnocentrismes propres à toute culture. Aujourd’hui le terme continue d'alimenter les débats autour de la biologie, bien que les scientifiques lui préfèrent la notion de population, qualifiant un groupe humain, quel qu'il soit. Il tend par ailleurs à disparaître des autres sciences, anthropologie, ethnologie, au profit de la notion majoritairement culturelle d'ethnie. On parlera ainsi de populations géographiques en biologie, et de différences entre les cultures pour l’anthropologie et l’ethnologie. Le concept de race ne possède plus aujourd'hui, 2007, de réelle utilité en ce qui concerne l’espèce humaine. Pour autant, il continue à être employé dans le monde anglo-saxon, et n'a pas même complètement disparu du texte législatif français. Cela amène à s'interroger sur les phénomènes de la race en tant que construction sociale, problème au cœur des Race studies menées en Amérique du Nord (études liées aux critiques du post-colonialisme et aux Gender studies qui étudient le genre en tant que construction sociale). Le terme de race demeure usité dans le langage courant pour désigner les ethnies ou les groupes ethniques. Mais si cet emploi ne choque pas aux États-Unis, il est à éviter par exemple en France, où il peut être mal vu de dire "la race" quand il est possible de dire "les origines". Néanmoins l'interdiction de discrmination dans la Constitution française précise « sans distinction d'origine, de race ou de religion »http://www.legifrance.gouv.fr/html/constitution/constitution2.htm.

Considérations linguistiques

L'expression anglaise "the human race" est parfois (mal) traduite par "la race humaine" dans les ouvrages français. Il s'agit d'un contresens. La traduction correcte de ce faux-ami est au choix "l'espèce humaine" ou "le genre humain" : il n'existe pas d'espèce connue dont la branche humaine dans son ensemble soit une race. Dans Le racisme expliqué à ma fille, Tahar Ben Jelloun écrivait : « Le mot "race" ne doit pas être utilisé pour dire qu'il y a une diversité humaine. Le mot "race" n'a pas de base scientifique. Il a été utilisé pour exagérer les effets de différences apparentes, c'est-à-dire physiques. On n'a pas le droit de se baser sur les différences physiques - la couleur de la peau, la taille, les traits du visage - pour diviser l'humanité de manière hiérarchique c'est-à-dire en considérant qu'il existe des hommes supérieurs par rapport à d'autres hommes qu'on mettrait dans une classe inférieure. Je te propose de ne plus utiliser le mot "race". » Tahar Ben Jelloun, Le racisme expliqué à ma fille Cela rejoignait la proposition faite par l'UNESCO au lendemain de la Seconde Guerre mondiale de substituer le terme de "groupe ethnique", plus scientifique et incluant les composantes culturelles, au terme vague et confus de "race", lequel n'a pas de signification rigoureuse , UNESCO, 1950. .

Considérations biologiques et anthropologiques

Dès l'origine, la notion de "race" a servi à définir l’étranger, l'autre différent et inférieur, qui peut être ainsi maltraité sans conséquence. La mise en question de la notion de "race humaine", prétenduement scientifique, parce que s'appuyant sur des classifications précédemment instaurées pour les espèces vivantes, est venue plus tardivement. Le recours à ce terme pour les humains est toujours resté lié aux questions politiques, avec des utilisations dominatrices. Si cette notion fait problème, c'est qu'elle a été utilisée, au nom de supposés fondements scientifiques, par certains auteurs qui, confondant les registres du biologique et de la culture, développent à la fin du , une idéologie nouvelle, le racisme. C'est la supposée « théorie » d’une hiérarchie des races. Celle-ci est initiée notamment par le Comte de Gobineau, dans son Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-55) qui prône la supériorité de la « race blanche » sur les autres peuples. Il y invente le mythe de l'Aryen et est l'un des premiers à fonder sa classification raciale non sur le taux de mélanine dans le corps (la pigmentation de l'épiderme) mais sur les conditions géographiques et climatiques. Pour autant, il divisait toutefois l'humanité en trois grandes races distinctes, la "race blanche" (Aryenne), la "race jaune" et la "race noire" (en incluant, en outre, la "race dégénérée"), et prétendait que tout métissage était néfaste. Gobineau visita Wagner à Bayreuth et influença son cercle de Bayreuth, tandis que son œuvre fut traduite en allemand dès 1898 avant de devenir une référence du nazisme. Aux États-Unis, elle fut traduite dès 1856 par Josiah Clark Nott, un disciple de Samuel George Morton et l'un des chefs de file du mouvement polygéniste aux États-Unis, qui affirmait la différenciation, dès ses origines, de l'humanité en différentes "races". Dans La Filiation de l'homme et la sélection liée au sexe (1871), Darwin répondit aux arguments polygénistes et créationnistes avancés par Nott en soutenant le monogénisme et en critiquant le darwinisme social. Il défend la thèse selon laquelle les différentes races humaines sont le produit de la sélection sexuelle et non de la sélection naturelle étant donnée l'absence d'éléments probants concernant l'effet sur la survie des différents traits associés à chaque type racial. La distinction entre une théorie scientifique, soit la biologie dans ses divers aspects, et l’utilisation qui peut en être faite (idéologique et politique) est, en principe, clairement établie aujourd’hui par les travaux des épistémologues tels (François Jacob, Georges Canguilhem, qui parlait à ce sujet d' "idéologie scientifique") et des philosophes et anthropologues tels Claude Lévi-Strauss.

Dans l'Antiquité

La première différenciation connue de groupes humains fondée sur leurs caractères physiques apparents, est sans doute celle des anciens Égyptiens : les Rot ou Égyptiens, peints en rouge, les Namou, jaunes avec un nez aquilin, les Nashu, noirs avec des cheveux crépus, les Tamahou, blonds aux yeux bleus. Mais cette classification ne s’appliquait qu'aux populations voisines de l'Égypte. L'Ancien Testament divisait les hommes en fils de Cham, fils de Sem et fils de Japhet. Là aussi, il ne s’agissait que des peuples que connaissaient les Juifs. C'est cependant à ces trois catégories que pendant le Moyen Âge, on s'efforça de ramener tous les hommes dont les voyageurs signalaient l’existence à la surface de la Terre. Chez les Grecs de l'Antiquité, les divisions entre les peuples existent, mais ne sont pas fondées sur des critères biologiques absolus. Ainsi, ce qui fait la différence entre un Grec et un Barbare n'est pas son origine, mais sa connaissance de la langue et de la culture grecques. Il existe, par exemple, des philosophes grecs d'origine sémite (comme Zénon de Citium, décrit comme un homme à la peau mate), sans que cela ait entrainé de discrimination (bien qu'il arrivait aux Grecs de railler les erreurs dans l'usage de leur langue).

À l'âge classique

Au , la fin de la Reconquista dans la péninsule ibérique voit le développement de l’idée d'une « pureté du sang » (limpieza de sangre) qu’il faudrait protéger de la souillure des descendants des Juifs et des Maures. Un autre débat intervient après la découverte des Amériques, en particulier lors de la controverse de Valladolid : où faut-il placer, dans les théories existantes, les indigènes du Nouveau Monde ? Les premières « justifications » de l’idée de différences, physiques et de civilisation, ramenées à une infériorité et une étrangeté, consistent à soutenir qu’ils n'ont pas d’âme et ne sont pas, par conséquent, des êtres humains. De même ensuite pour justifier la traite des Noirs. A l'âge classique, la notion de "race" fait son apparition dans le discours de la "guerre des races", étudié par Michel Foucault dans Il faut défendre la société. Henri de Boulainvilliers (Essai sur la noblesse de France 1732) en est l'un des représentants. Ce discours se distingue fortement du racisme biologique du , en ce qu'il conçoit la "race" comme une donnée historique, et non essentielle. De plus, il oppose au sein de la nation française deux "races", les Gallo-Romains et les Francs. Membres de l'aristocratie, ces derniers règneraient en France en vertu du droit de conquête, et l'histoire de France serait celle de l'affrontement entre ces deux races, l'une autochtone (les Gallo-Romains, considérée comme "race inférieure"), l'autre allochtone (les Francs, considérés comme supérieurs). Le terme de "race" était utilisé de manière métaphorique pour désigner telle ou telle population spécifique. Ainsi chez Corneille écrivant des générations futures dans les Stances à Marquise : :Chez cette race nouvelle :Où j'aurai quelque crédit :Vous ne passerez pour belle :Qu'autant que je l'aurai dit.

Le naturalisme du siècle des Lumières

Les différences visibles entre différents types physiques parmi les groupes humains, descendant de l’Homo sapiens ont produit, à l’âge de la science moderne — qui correspond à la découverte du « nouveau monde » où se découvrent d’autres populations — des tentatives visant à classifier l'espèce humaine en fonction de "races", décrites généralement selon la couleur de la peau. Progressivement d'autres critères apparaîtront, avec l'émergence de l'anthropologie physique, de l'anthropométrie, etc. La science naturelle débute en établissant des classifications, aux fins de répertorier puis de comparer les êtres vivants. Au , Buffon et Carl von Linné sont les principaux naturalistes. Les êtres vivants sont classés par espèces et sous-espèces, familles, genres, mais il s'agit d'étudier les plantes et les animaux, et si certains useront plus tard du mot race, il est réservé aux animaux domestiques. Avec Carl von Linné, apparaît pour la première fois, une classification à visée « scientifique ». Dans la dixième édition de son Systema naturae (1758), celle qui fait foi pour toutes les questions de nomenclature, le savant suédois divise l’Homo sapiens en quatre groupes fondamentaux.

Le XIXe siècle

L’étude à prétention scientifique des races, ou racialisme, explose réellement dans la deuxième moitié du , après avoir été amorcée au siècle des Lumières par les inventeurs de l'anthropologie, de l'anthropométrie et de la craniométrie. Parmi les premiers théoriciens à tenter d'établir scientifiquement l'existence de diverses "races" biologiques au sein de l'espèce humaine, on peut citer : Johann Friedrich Blumenbach (De Generis Humani Varietate Nativa 1775), Emmanuel Kant (Des différentes races humaines 1775), le zoologiste hollandais Petrus Camper, l'Américain Samuel George Morton, Arthur de Gobineau, Paul Broca, Francis Galton, Josiah C. Nott, George Gliddon (deux élèves de Morton), William Z. Rippley, son adversaire Joseph Deniker, l'eugéniste Madison Grant, Georges Vacher de Lapouge, Lothrop Stoddard, Charles Davenport, etc. Ces idéologies scientifiques se sont popularisées notamment à l'aide des zoo humains (Madison Grant, par exemple, exhibe le pygmée Ota Benga au Zoo du Bronx, avec des singes, et un écriteau indiquant "le chaînon manquant"). De nombreuses générations d'écoliers ont été formés à cette théorie. Le manuel de 1887Histoire de France, conforme aux programmes officiels du 18 janvier 1887 par C.S. Viator, dans lequel les Français de l'époque ont appris l'histoire commence ainsi : Le démographe Hervé Le Bras s’est intéressé aux modalités du racialisme et de la raciologie lors de ses travaux sur l’idéologie démographique. Parmi les hommes de science ou de pouvoir approuvant cette idéologie, il a indiqué Vacher de Lapouge (darwiniste social et socialiste), Ronald Fisher, (démocrate et eugéniste), Paul Rivet (croyant à la hiérarchie des races et vice-président de la Ligue des droits de l'homme). L’Europe, et l'Occident en général, a connu deux utilisations politiques du concept de "race", qui sont maintenant particulièrement décriées :
- la catégorisation puis la hiérarchisation des groupes humains a servi de justification aux colonisateurs européens pour annexer de nouvelles terres (notion de « races inférieures  »). L’expérience de leur rencontre avec des cultures autochtones fut rapportée en métropole de manière particulièrement partiale : les terres colonisées étaient vues comme remplies de sauvages incultes, inférieurs à tout point de vue au colonisateur qui, bon et généreux, se dévouait pour leur apporter les lumières et les bienfaits de la civilisation. Ces histoires nourrirent les théories racistes et justifièrent les discriminations dont étaient victimes les peuples colonisés. Il s’agit là du racisme colonial.
- la notion de "dégénérescence de la race" a été particulièrement utilisée par le discours eugéniste, d'abord développé par Francis Galton et importé en France par Georges Vacher de Lapouge.
- le même usage en Allemagne nazie puis ensuite en Europe, sous sa domination, visant cette fois les Juifs, Tziganes, Slaves, qu'il s’agissait d’exterminer pour faire de la place à la "race aryenne". Après le nazisme, l’UNESCO a publié une étude, intitulée The Race Question, rassemblant un grand nombre de savants et penseurs, qui récuse la notion de race humaine parce qu’elle a perdu tout intérêt scientifique et toute validité anthropologique. Claude Lévi-Strauss, notamment, y participa. Ernest Renan s'attache à donner une définition culturelle de la nation, qu'il oppose à la définition allemande, issue de Fichte, de la nation comme communauté biologique d'appartenance : « La vérité est qu'il n'y a pas de race pure et que faire reposer la politique sur l'analyse ethnographique, c'est la faire porter sur une chimère. Les plus nobles pays, l'Angleterre, la France, l'Italie, sont ceux où le sang est le plus mêlé. L'Allemagne fait-elle à cet égard une exception ? Est-elle un pays germanique pur ? Quelle illusion ! Tout le Sud a été gaulois. Tout l'Est, à partir d'Elbe, est slave. Et les parties que l'on prétend réellement pures le sont-elles en effet ? Nous touchons ici à un des problèmes sur lesquels il importe le plus de se faire des idées claires et de prévenir les malentendus »Ernest Renan, Qu'est-ce qu'une nation ?, conférence donnée à la Sorbonne, le 11 mars 1882. Texte complet sur wikisource

Race et biométrie

Les partisans du classement de l’espèce humaine en races cherchèrent un instrument de mesure susceptible de donner des critères de différenciation. Ils recensèrent ainsi des caractères phénotypiques visibles, soit le premier moyen de catégoriser l’espèce humaine en différentes races. La méthode consiste à cette époque à étudier ces caractères physiques de manière systématique : c’est la naissance de la biométrie comme moyen de quantifier les différences au sein de l’espèce humaine. Grâce à cet outil, furent définies des races humaines en fonction de leurs caractéristiques physiques : pigmentation, forme du visage, etc. Cette définition implique d’une certaine façon l’existence d’une pureté raciale, illustrée par des individus « type ». La discipline passionna ceux qui s’intéressaient à la classification des races et qui étaient persuadés de leur existence. Les critères utilisés pour identifier des races humaines comprennent principalement la pigmentation de la peau, la morphologie (notamment la stature et la forme du crâne). Certains auteurs distinguent plusieurs dizaines voire des centaines de « races » mais tous accordent dans leurs descriptions une place particulière à de grands ensembles en nombre limité, le plus souvent basés sur la pigmentation de la peau. Le caractère de scientificité de la biométrie, pratique purement descriptive des caractères apparents, n'a guère été reconnu que par ceux qui en étaient d’avance convaincus. En revanche cette discipline a largement nourri les discours (et politiques) racistes. La période du nazisme vit ainsi se multiplier des expositions détaillants des caractères physiques, pour « apprendre » à reconnaître les races humaines. Selon Henri Vallois, en 1968, « une race est une population naturelle définie par des caractères physiques, héréditaires, communs ».

Vallois : une taxinomie descriptive tardive

En 1944, Henri Vallois établit une taxinomie raciale dans son ouvrage Les Races humaines, qui divisait les humains en quatre groupes (d’égale valeur) nommés par lui « races » :
-"race noire africaine" ;
-"race jaune asiatique" ;
-"race noire australienne" ;
-"race blanche européenne".

Le refus et l’abandon de la notion de "race"

La grande variabilité des traits physiques pose un problème : il est impossible de définir des races cloisonnées, où les traits seraient strictement propres à un groupe donné. En effet, la grande majorité des caractères physiques sont quantitatifs. Ainsi, définir une race en se fondant sur la pigmentation de la peau est délicat, car toutes les nuances existent au sein de l’espèce humaine, et même à l'intérieur de groupes donnés (de là la discussion, en Amérique latine et aux États-Unis, à propos des différents teints de "noirs", ou la classification élaborée, dès la colonisation des Amériques, afin de hiérarchiser les individus issus du métissage de groupes ethniques distincts en fonction de la couleur de leur peau). L’usage criminel de la notion de « race » au cours de la Seconde Guerre mondiale par le régime nazi, et l’absence de catégorisations fiables liées à cette notion, font que les anthropologues n’utilisent plus ce type de classification. Cependant l’anthropologie allemande officielle utilise encore la conception des 36 races humaines de von Eickstedt (Rainer Knußmann, Lehrbuch der vergleichenden Anthropologie und Humangenetik, 2. ed.). Aussi bien la biologie que les approches des « sciences humaines » anthropologiques, études comparatives des civilisations, ethnologiques, que les analyses politiques et sociologiques, ont eu à abandonner la notion. D'une part l’avancée des travaux en génétique a forcé à abandonner la notion, après avoir établi que les différences entre les humains sont individuelles et non de race (ou groupe). En effet les individus sont tous différents et les caractères qui produisent ces différences se retrouvent dans toutes les populations. Comme le dit le généticien André Langaney (1992) : Au début des recherches en génétique, les scientifiques, qui avaient en tête des classifications raciales héritées du siècle dernier, pensaient qu’ils allaient retrouver des gènes des Jaunes, des Noirs, des Blancs… Eh bien, pas du tout, on ne les a pas trouvés. Dans tous les systèmes génétiques humains connus, les répertoires de gènes sont les mêmes. avec André Langaney dans L'Humanité et L'Histoire, sur le site de la Ligue des droits de l'homme D’autre part, la période de la politique d’extermination raciste du nazisme, a forcé, après guerre, à réfléchir de manière critique sur cette notion de race humaine, et soit à l’abandonner, soit à ne la conserver que dans un sens métaphorique, c’est-à-dire de groupement culturel mais non plus de classe biologique. Les crimes du nazisme, qui justifiait ses exactions au nom de la sauvegarde d'une pseudo « race aryenne », entraînèrent une rectification dans le sens de l'anti-raciologie. Dans son édition de juillet-août 1950, sous le titre « Les Savants du monde entier dénoncent un mythe absurde… le racisme », le Courrier de l’UNESCO publie la « déclaration sur la race ». Il s’agit d’un document rédigé en décembre 1949 par un groupe international de chercheurs qui récuse la notion de race et affirme l’unité fondamentale de l’humanité “ races humaines ? UNESCO 1950-51 Jean Gayon (Université Paris 1-Panthéon Sorbonne)] version non définitive du texte paru dans L’Aventure humaine, n°12/2001, Paris, Presses Universitaires de France, 2002, page consultée le 16 avril 2007 . Claude Lévi-Strauss analyse les mécanismes de la constitution de l’idéologie raciste, en terme de différenciations de races : Le péché originel de l’anthropologie consiste dans la confusion entre la notion purement biologique de race (à supposer que cette notion puisse prétendre à l’objectivité, ce que la génétique moderne conteste) et les productions sociologiques et psychologiques des cultures humaines. Levi-Strauss affirme que si les groupes humains se distinguent, et pour autant qu’ils sont à distinguer, c'est uniquement en termes de culture. En effet, c'est uniquement par la culture que les groupes humains ou sociétés se départagent et se différencient ; pas selon la nature que serait la nature biologique. C’est-à-dire que s’il y a bien lieu de maintenir les distinctions, le phénomène n'est en aucun cas naturel. Il ne relève pas de l’étude de la biologie, mais de l’anthropologie au sens large. Le racisme consiste précisément dans le contraire, soit à faire d’un phénomène culturel, un phénomène prétendument physique, naturel et biologique. En effet, il explique dans Race et Histoire (qui sera aussi publié par l'UNESCO) que la très grande diversité culturelle, correspondant à des modes de vie extraordinairement diversifiés, n’est en rien imputable à la biologie : elle se développe parallèlement à la diversité biologique. Il a repris ses analyses dans un ouvrage ultérieur et plus détaillé, Le Regard éloigné. Dans un rapport au Président de la République qui date de 1979, sur les questions de sciences de la vie et société (titre de l’ouvrage), François Gros, François Jacob et Pierre Royer, font précisément le point sur les rapports entre connaissances en matière de sciences de la vie et société. Dans un travail engageant toute la communauté scientifique — les membres de l’Académie des sciences, du CNRS, des professeurs d’Université, du Collège de France, les « Sages » du comité national de la Recherche, intéressés à la biologie l'ont suivi et y ont contribué — disent ceci : depuis plus d’un siècle, et ces temps-ci encore, on n’a que trop tenté d’utiliser des arguments tirés de la biologie pour justifier certains modèles de sociétés. Darwinisme social ou eugénisme, racisme colonial ou supériorité aryenne, les idéologies n’ont guère hésité à détourner les acquis de la biologie… C'est dire que l’exploitation indue de la biologie à usage d’idéologies et de politiques racistes est en effet (même aujourd’hui) une chose qui ne peut être ignorée, depuis qu’elle a été établie et analysée par les savants de diverses disciplines, biologistes, historiens des sciences, épistémologues, philosophes… Exploitation indue et transferts de notions qui n’avaient d’autre raison d’être que de traduire des intérêts ou des fantasmes en propositions à prétention scientifique, ce que sont les théories racistes et les discours en termes de races qui visent à faire croire en une différence et une hiérarchie. Cependant ce que la biologie enseigne peut encore se résumer avec ce que disent nos trois auteurs dans le rapport précédemment cité : les acquis de la biologie moderne vont, pour la plupart, à l'encontre des idées les plus communément admises aujourd'hui.

La culture comme principal critère de différenciation

Les ethnologues estiment que, mises à part les supposées différences génétiques et phénotypiques, les populations humaines sont principalement différenciées par leurs us et coutumes qu'elles se transmettent de génération en génération. L’espèce humaine se caractérise donc par une très forte dimension culturelle. C'est pourquoi le concept d’ethnie est de nos jours préféré à celui de race, en ethnologie. Les différences culturelles permettent de définir des ethnies extrêmement nombreuses. La notion de nation comme de communauté religieuse, de même, s’abstrait de la notion de race ou d'ethnie : ce qui compte pour la définir est moins ce que ses membres sont que ce qu’ils souhaitent en commun. Pour R. Barbaud, la « diversité culturelle peut donc être tenue pour une composante naturelle de la biodiversité, comme l’aboutissement ultime de notre propre évolution. Elle a bien, de ce point de vue, la même fonction que la biodiversité pour les autres espèces ». La diversité humaine est donc génétique, avec ses conséquences phénotypiques, mais aussi culturelles. Et il importe de bien distinguer les deux domaines, pour ne pas recréer, même involontairement, des discours racistes et non-scientifiques. Les différences culturelles apparaissent dans cette optique comme les plus importantes, quand bien même elles peuvent d’ailleurs contribuer à modifier ponctuellement les traits (par exemple, le petit pied des chinoises, les femmes-girafes en Afrique, etc. sont des modifications culturelles) et participent à la dynamique du groupe. Un élément de la question est de savoir si un isolement géographique ou culturel peut entraîner la sélection de gènes spécifiques, donc de savoir si un peuple ou une ethnie peut constituer une race. L'homme a tout au long de son histoire, sans le savoir, pratiqué une sorte de sélection naturelle pour améliorer les races d'animaux (élevage) et les espèces de plantes (agriculture). Ainsi il n’a cessé de mettre en place des opérations de sélection génétique et de fixation de races pour les espèces animales et végétales. Chose qui n'a rien à voir avec l’idée de transposer cette pratique au genre humain. Cela a pourtant été tenté, à certains moments, pour sa propre espèce, sous le III Reich. Il faut par ailleurs remarquer, comme le signale le biologiste Stephen Jay Gould, que des facteurs culturels qui favorisent ou au contraire dissuadent certaines unions conjugales sont de nature à développer à très long terme un processus de raciation. Cependant, selon Jacques Ruffié, du Collège de France, les groupes humains convergent depuis environ six mille ans. L’homme moderne (Homo sapiens) a connu de courtes périodes d’isolement de groupes ethniques, mais aussi beaucoup de mélanges. Seuls des groupes isolés, et numériquement très petits (Basques, Népalais, par exemple), ont pu générer des différences avec les autres, et manifester des populations stables d’un point de vue taxonomique, c’est-à-dire présentant des différences génétiques significatives et héréditaires. Le processus de mondialisation et de métissage des cultures et des individus réduit très fortement les possibilités de tels modes de vie autarciques. Dans la pratique, la durée d’une société (et donc d’une culture) humaine semble en effet faible devant celle qui serait nécessaire à la séparation de traits physiques. Chez l’être humain, l’impact de la culture ne semble donc pas suffisamment grand pour expliquer une différenciation en races.

Relation entre race et évolution

Une origine commune, des groupes séparés

Le berceau de l’Homo sapiens semble pour le moment avoir été l’Afrique. À partir de ce point central, de petits groupements humains auraient migré vers tous les continents, y compris l’Europe déjà peuplée des Homo neanderthalensis, à raison de quelques dizaines de kilomètres par génération. Les tenants de thèse monogénistes affirment l'origine commune de l'humanité, tandis que le polygénisme prétend que l'humanité était dès le départ divisée en plusieurs "races distinctes". Cependant, les thèses racialistes peuvent aussi coexister avec le monogénisme, par exemple chez Blumenbach. L'évolution du genre Homo a donné lieu à la différenciation de plusieurs espèces. Il est donc possible que durant des périodes de transition, différentes races, toutes membres du groupe Homo sapiens, aient coexisté. Jean Hiernaux souligne ainsi que « manifestement, des origines à nos jours, l’évolution humaine est loin d’avoir subi le schème de l'arbre ». Trenton W. Holliday va même plus loin : pour lui, les différentes espèces de la famille des Hominidés se seraient croisées, donnant des nouvelles espèces fécondes (selon un modèle rhizomatique opposé au modèle arborescent). Cette évolution suggère un schéma complexe, qu’il compare à la technique du pleaching des pépiniéristes (qui consiste à relier des branches d’un arbre à son tronc et entre elles). Par exemple si la thèse (minoritaire) de l'interfécondité de Homo sapiens avec l’homme de Néandertal s'avérait juste, alors cela signifierait qu'il y a bien eu coexistence de plusieurs races humaines il y a 30000 ans. Sinon, les différentes espèces dont le nom scientifique contient "Homo" sont bien des espèces distinctes de l'être humain, non des races humaines. Aujourd'hui, les groupes humains, éloignés géographiquement, présentent une variété assez importante de caractères morphologiques, anatomiques et physiologiques différents, mais sans qu'il ne soit possible de tracer des frontières précises entre des groupes distincts.

L'apport de la génétique

L’essor de la génétique et l’apparition de la génétique des populations permet d’approfondir la question de la pertinence de la notion de race au sein de l’espèce humaine. L’étude quitte alors le terrain de la simple biométrie pour s’intéresser aux mécanismes régissant l’évolution de l’espèce humaine. Avec l’étude de la variabilité génétique de l’humanité apparait notamment un outil qui semble plus puissant que tout ceux utilisés jusqu’alors dans l’étude des "races". Selon Albert Jacquard, pour parler de race, il faudrait qu’un groupe reste isolé un nombre de générations égal au nombre d’individus qu’il comporte ; ainsi, un groupe de 200 personnes devrait rester isolé 4 000 ans (si l’on compte 20 ans par génération) pour pouvoir former une race distincte, cas qui ne s'est jamais produit. Ce chiffre est à comparer aux 20 000 ans qui ont été nécessaire pour séparer Canis lupus, le loup des différentes races de Canis familiaris (chiens).

Génotype et phénotype

D’une façon générale, l’appartenance à une race se définit par des interactions entre de nombreux gènes. Il n’existe pas à proprement parler d’allèle du « teckel » ou du « berger allemand », ni d’allèle « pygmée » ou « esquimau ». On ne sait donc pas associer (avec précision et de façon stable) de génotype au phénotype attendu pour une race. L’anthropomorphie classificatrice a pu s’appuyer sur la biométrie, tandis que la génétique s’appuie sur la notion de « gènes communs et exclusif à un groupe d'individus » pour tenter de définir précisement des caractéristiques communes, qui donneraient un contenu à la notion de race. Si les gènes ont des répercussions sur l’aspect visible de l’être, le fait que deux êtres soient différents ne signifie cependant pas que leurs gènes soient si différents. Ainsi, le degré de couleur de la peau est déterminé par trois gènes permettant la production de mélanine ; tous les humains produisent de la mélanine (sauf ceux atteints d'albinisme), donc tous les humains ont des variantes (allèles) de ces trois gènes, allèles à expression plus ou moins marquée. Les analyses ADN montrent ainsi que l’espèce humaine possède déjà un peu plus de 98, 6 % de son génome en commun avec les chimpanzés et qu'elle partage le même patrimoine génétique à 99, 8 %. Les différences entre hommes et singes sont dues à seulement quelques dizaines de gènes. Les apparentes différences anatomiques et physiologiques à l’intérieur de l’espèce humaine sont dues à un nombre encore plus restreint de gènes. Difficile, dès lors, d’arriver à isoler des gènes « types » différant entre diverses populations. La compatibilité des tissus pour les dons d'organe (cœur, rein…) ou de sang ne dépend pas du groupe ethnique du donneur et du receveur ; ou alors à l’extrême, le donneur doit être un membre proche de la famille du receveur (comme pour les dons de moelle), le nombre de donneurs compatibles se compte sur les doigts d’une main parmi les milliards d’individus, ce qui ne correspond pas non plus à la notion de « race » communément admise. On peut donc en déduire que les différences externes, qui ont servi à définir initialement les races, ne sont d’aucune utilité dans ce domaine, et sont très éloignées des considérations biochimiques.

Variabilité génétique : un outil de classification

De nos jours, la définition de la notion de race a disparu du champ de la biologie d’où elle a été rejetée. Hormis chez quelques chercheurs isolés qui persistent à recourir à la notion, utilisée de manière très générale, se détachant de la biométrie ou de la génétique, tout en restant liée à la biologie. Ainsi, si Luigi Luca Cavalli-Sforza, dans son ouvrage « Gènes, Peuples, et Langues », pose la définition suivante en évoquant l’usage de certains dictionnaires, dans le cadre d’un chapitre portant sur la question de la pertinence du terme : « Une race est un groupe d’individus qu'on peut reconnaître comme biologiquement différent des autres. » il ne s’y réfère que pour rappeler ce qui fut reçu aux époques précédentes, mais maintenant abandonné. Avec l'étude de la variabilité génétique apparait une nouvelle définition, plus axée sur la notion de variabilité génétique. Theodosius Dobzhansky proposera ainsi sa définition du concept de race (au sens large) : « Une population d’espèces qui diffèrent selon la fréquence de variants génétiques, d’allèles ou de structures chromosomiques. » Cependant, comme l’indique Marcus Feldman (du département de biologie de l’université de Stanford) et ses collègues : « comme deux populations différentes présentent toujours de tels variants, cette définition est en réalité synonyme de population ». Au sein de cette approche apparait une nouvelle donnée : la variabilité au sein d’une population est plus grande que celle existant entre les populationsSelon une étude récente de Rosenberg, parue en 2002 et portant sur des microsatellites : 86 à 95 % de la variabilité génétique se trouve à l’intérieur des populations locales, 2 à 6 % entre populations d’une même grande région géographique, et 3 à 10 % entre grandes régions. . Cette constatation amène à l’époque un grand nombre de biologistes à considérer que la notion de race n’est pas biologiquement pertinente. Ainsi, dans Eloge de la différence (1981), Albert Jacquard affirme que pour la génétique moderne la notion de race des anciennes classifications ne convient pas à l’espèce humaine. André Langaney va plus loin en indiquant que « la notion de race est dépourvue de fondements et de réalité scientifique », puisqu’on ne peut, d’après lui, distinguer les populations des différentes parties du globe en se fondant sur des différences génétiques. Cependant, les scientifiques, qu’ils soient généticiens, anthropologues ou ethnologues s’accordent, avec des arguments différents, sur l’arbitraire de la définition de races au sein de l’espèce humaine. Ainsi, la pertinence biologique de cette notion est notamment remise en question. Luigi Luca Cavalli-Sforza précisera son point de vue ainsi : « Toute tentative de classification en races humaines est soit impossible, soit totalement arbitraire. » et, dans l'ouvrage Qui sommes-nous ? : « En réalité, dans l’espèce humaine, l’idée de « race » ne sert à rien. »

Une définition génétique

Depuis 2004, le projet de séquençage du génome humain est achevé. L’analyse statistique des variations du génome su sein de l’espèce humaine est facilitée, et les généticiens disposent d'un nouvel outil pour étudier les variations génétiques. Entre 2001 et 2003, des études (notamment celles de Rosenberg, Stephens et Bamshad) ont permis de démontrer qu’il était possible de déterminer la région d’origine des ancêtres d’un individu en étudiant des « marqueurs génétiques ». Ces travaux ont provoqués un regain d’attention pour le concept de race (de la communauté scientifique, mais également de la part des partisans des théories racistes) : on peut ainsi compter pas moins de onze commentaires, dans des revues scientifiques ou des journaux, posant la question de la catégorisation en races. Certains commentaires tendent à remettre en cause l’idée selon laquelle la plus grande part de variabilité serait présente au sein même des populations. Or, c’est cette observation qui avait conduit à la perte d’intérêt pour le classement en races des êtres humains. Cependant, pour Feldman, Lewontin et King, cette constatation n’a pas à être remise en cause, mais doit être mise en perspective avec d’autres découvertes. Pour Feldman et ses collègues, il y a ainsi trois questions distinctes :
- « Est-il possible de trouver des séquences d’ADN qui soient polymorphes (…) et dont les fréquences alléliques (…) soient suffisamment différentes entre les grandes régions géographiques pour permettre de déterminer, avec une forte probabilité, l’origine géographique d’une personne ? »
- « Quelle fraction de la variabilité génétique humaine trouve-t-on à l’intérieur de populations géographiquement séparées, et quelle fraction distingue ces populations ? »
- « Les gènes dont les fréquences alléliques sont hautement spécifiques de la région géographique sont-ils typiques du génome humain en général ? » Les réponses aux deux premières question sont bien connues : il est possible de trouver des marqueurs génétiques (gène codant des protéines ou séquences non codantes) permettant d'estimer l’origine géographique d’un individu, cependant, la plus grande part de la variabilité génétique est située à l’intérieur des groupes géographiques, et non entre ceux-ci. Ces deux réponses sont apparemment contradictoires, mais le paradoxe peut être levé par la réponse à la dernière question : les gènes dont les fréquences alléliques diffèrent d’une région à l’autre ne sont pas typiques du génome humain.

Le problème de la pertinence

Ainsi, les scientifiques ont-ils pu démontrer qu’il était possible de définir de façon « scientifique » des groupes au sein de l’espèce humaine. Ces groupes (correspondant à des populations différentes) diffèrent, non pas sur la base de génotypes différents, mais sur un ensemble de petites différences entre fréquences alléliques d’un grand nombre de marqueurs génétiques. Il est également possible de connaître (avec une certaine probabilité, cependant) le continent d'origine d'un individu, mais le fait de connaitre cette origine n’améliore quasiment pas la capacité à prédire son génotype (il n’existe aucun gène pour lequel un allèle donné ne se retrouve qu’au sein d'un grand groupe géographique) et ne revient pas à une catégorisation en races pour autant. Cet état de fait permet d’une certaine manière de définir des « races » au sein de l’espèce humaine, en se fondant sur la notion de population et les découvertes récentes en génétique. Les scientifiques préfèrent cependant user du terme de « groupe géographique », étendant la notion de population, le terme de race restant fortement connoté et pouvant prêter à confusion selon la définition utilisée. Il reste également à définir à partir de quel niveau de telles « races » sont définies, puisqu’il est possible, avec la même méthode mais une précision décroissante, de catégoriser à l’échelle de la Terre, de grande régions ou des populations locales. Cependant, le fait de pouvoir définir plus ou moins arbitrairement des races au sein de l’espèce humaine ne renseigne pas sur la réalité biologique que de tels concepts recouvrent. Il se pose ainsi le problème de la pertinence d’une telle classification raciale. Certains ont ainsi pu soulever l’idée selon laquelle un classement racial pourrait être avantageusement intégré aux pratiques médicales. Cependant, cette idée est contrecarrée par deux constatations :
- la race est une notion trop différente de l’ascendance pour être biologiquement utile,
- elle ne peut être utile que dans la mesure où elle est liée au contexte social. Feldman, Lewontin et King, résument ainsi la situation dans un article du magazine Nature, daté de 2003 : « Contrairement à l'idée défendue depuis le milieu du , on peut définir scientifiquement des races dans l’espèce humaine. La connaissance du génome humain permet en effet de regrouper les personnes selon les zones géographiques d’où elles sont issues. En revanche, les usages que l’on prétend faire en médecine d’une classification raciale sont sujets à caution. » Il est ainsi beaucoup plus pertinent, du point de vue biologique, de connaître l’ascendance d’un individu, via une étude de son génotype, que de le classer dans une race. Feldman et ses collègues font ainsi remarquer qu’une classification raciale dans un but médical est « au mieux sans grande valeur, au pire dangereuse », et qu’elle « masque l’information biologique nécessaire à des décisions diagnostiques et thérapeutiques intelligentes », il ne faut donc pas « confondre race et ascendance ». Dis autrement : « Si l’on veut utiliser efficacement le génotype pour des décisions diagnostiques et thérapeutiques, ce n’est pas la race qui importe, mais les informations sur l’ascendant du patient ». En résumé : il est possible de classer les êtres humains en races définies scientifiquement à une échelle arbitraire, mais cette classification raciale n’est pas pertinente biologiquement. Il faut cependant noter que la notion de « race » utilisée ici diffère sensiblement de celle utilisant les simples traits physiques. La tentative d’amalgamer les deux définitions en omettant le manque de pertinence du concept étant généralement le fait des partisans de théories racistes.

The Geography of Thought

Dans un livre paru en 2006, The Geography of Thought (La Géographie de la pensée), Richard E. Nisbett docteur en psychologie sociale prétend que la réponse n'est pas aussi tranchée qu'on pourrait le penser d'un côté ou de l'autre : si tous les hommes ont le même type d'ADN, les pressions darwiniennes différentes s'exerçant sur des populations au vécu différent conduiraient au renforcement ou à la disparition de certains caractères - mineurs certes - génétiquement mesurables. Jonathan Pritchard, de l'université de Chicago, en mesure 700, qui se seraient développées pour certaines en moins de 6600 ans . L'auteur signale une analogie de cette situation avec une plus ancienne : la phrénologie a bel et bien été récusée comme « science », et derrière cette idée fausse se trouvait pourtant une intuition juste : l'imagerie cérébrale nous apprend depuis le siècle que les fonctions cérébrales sont bel et bien organisées spatialement dans le cerveau (mais pas conformément aux cartes phrénologiques du siècle).

La notion de race comme construction sociale

La notion de "race humaine", en tant que concept biologique, est aujourd’hui récusée. Déjà l'UNESCO recommandait dans les années 1950 d'y substituer le concept de "groupe ethnique", lequel n'est pas biologique, mais culturel. Cependant, la notion de "race" conserve un usage social, notamment dans les pays anglo-saxons qui continuent à l'utiliser. Les "Race studies", en Amérique du Nord, visent à analyser la construction sociale et idéologique de la "race", qui aboutit à produire des effets réels d'auto-identification et de reconnaissance en termes d'appartenance à telle ou telle "race". Le droit n'y est pas étranger: ainsi, la "race" est incluse comme paramètre dans le recensement aux Etats-Unis, bien qu'elle soit facultative. En outre, la Cour suprême des Etats-Unis a eu maintes fois l'occasion de statuer sur la "race" - United States v. Bhagat Singh Thind en 1923, lois sur la déségrégation scolaire, lois sur l'affirmative action, etc.). Toutefois, cette notion a pratiquement disparu du discours politique en France, à l'exception de ceux professant des théories racistes. Pourtant, elle n'a pas complètement disparu, notamment du lexique juridique et législatif. Introduite en 1939 sous la Troisième République avec le décret Marchandeau du 21 avril 1939, qui interdisait la propagande antisémite, la notion de "race" a été promue au rang de véritable catégorie juridique sous Vichy avec les deux statuts des Juifs, avant d'être décrédibilisée après-guerre (suite, notamment, au génocide des Juifs européens et d'autres populations considérées par le Troisième Reich comme "indésirables" (génocide des gitans, programme d'euthanasie, etc.). Les textes législatifs français continuent néanmoins à employer le terme de "race", d'abord en interdisant toute discrimination raciale. Mais le décret du 2 février 1990 a autorisé le fichage des origines "raciales" des personnes, en dépit de la non-pertinence scientifique de cette notion. En 1983, la loi relative aux droits et obligations des fonctionnaires se réfère à l'ethnie, et non à la "race." Mais elle a été amendée par le Sénat, dans la loi du 16 novembre 2001 sur la lutte contre les discriminations, qui a réintroduit à cette occasion la référence au mot "race." La demande du député Michel Vaxès (PCF), en 2003, de supprimer la notion de "race" du discours législatif et juridique français a été rejetée par la majorité , Proposition de Michel Vaxès (PCF) à l'Assemblée Nationale, le 13 mars 2003 . Quelques années auparavant, les signataires de la "charte Galilée 90", dont le ministre Jean-François Mattéi, avait demandé le retrait du terme de "race" à l'article 2 de la Constitution.

Dans la tradition religieuse

Le récit de la Genèse fait partie des traditions chrétienne, musulmane et juive; sa lecture littérale a longtemps été la règle dans les civilisations occidentale et arabe, et aujourd'hui il reste quelques groupes qui la défendent. Selon ce récit, les hommes sont tous descendant d'un homme et d'une femme créés directement par Dieu. Cela donne une origine comune à tous les êtres humains. La tradition biblique a également été employée pour justifier la séparation entre les êtres humains. Suite au Déluge, Noé tout comme Adam est l'ancêtre de tous les hommes qui vinrent dans les siècles suivants. Ses trois fils étaient Ham (ou Cham), Japhet et Sem (Bible). Or la tradition des religions présente Japhet comme l'ancêtre de la race aryenne, Cham celui des peuples d'Afrique et Sem celui des peuples sémites (les origines des autres peuples étant disputées). La Malédiction de Cham fut employée comme justification de l'esclavage des noirs, tandis que l'opposition entre "sémites" et "aryens" eut une place importante dans le mysticisme nazi.

Dans les œuvres de fiction

Le thème d'une race distincte de l'humanité est souvent utilisé en fiction. En science-fiction, il peut s'agir d'une nouvelle race apparue par les mécanismes de l'évolution. Interféconds avec les humains, les mutants du comics Les X-Men (nom scientifique dans l'univers de fiction: Homo superior) appartiennent à cette catégorie (le croisement entre un superior et un sapiens est toujours un superior; les sapiens ont une probabilité faible ou nulle selon les individus d'avoir des enfants superior, les frères et sœurs étant toujours de la même race). On trouve également des races humaines supplémentaires dans les univers de fantasy : par exemple les vélanes dans Harry Potter sont une race imaginaire puisque ses individus sont interféconds avec les humains. Dans le cas du Seigneur des Anneaux, on ne peut rien dire parce que cet univers n'est pas inscrit sur Terre (les humains de l'univers d'Harry Potter sont censés vivre sur Terre, pas ceux du Seigneur des Anneaux).

Notes

Bibliographie

- Claude Lévi-Strauss, Race et histoire. Unesco. 1961.
- John Maynard Smith, la théorie de l'évolution. PB Payot. 1962
- Georges Canguilhem, La connaissance de la vie. Vrin. 1967
- François Jacob (prix Nobel de biologie), La logique du vivant. Un histoire de l'hérédité. Gallimard. 1970
- Colette Guillaumin, L'Idéologie raciste, Genèse et langage actuel, Paris/La Haye, Mouton, 1972. Nouvelle édition : Gallimard, Collection Folio essais (n° 410), 2002.
- Georges Canguilhem, Qu'est-ce qu'une idéologie scientifique ? in Idéolige et rationalité dans l'histoire des sciences de la vie. Vrin. 1977
- François Gros, François Jacob, Pierre Royer : Société et sciences de la vie. Rapport au Président de la République. La Documentation française. 1979.
- Albert Jacquard, Eloge de la différence. La génétique et les hommes. Seuil. 1981.
- André Langaney, Le sexe et l'innovation, Le Seuil, Paris, 1987 ;
- Lieberman, Hampton, Littlefield, et Hallead Race in Biology and Anthropology: A Study of College Texts and Professors, Journal of Research in Science Teaching, 29:301-321, 1992.
- André Langaney, Ninian Hubert van Blyenburgh et Alicia Sanchez-Mazas, Tous Parents, Tous Différents, Chabaud, Bayonne, 1992.
- Léon Poliakov, Le Mythe aryen (première partie sur l'histoire du racisme), 1993.
- Luigi L. Cavalli-Sforza, Paolo Menozzi, Alberto Piazza, The History and Geography of Human Genes, Princeton University Press, 1994.
- André Langaney, La philosophie ... biologique, Belin, Paris, 1999
- Noah A. Rosenberg, Jonathan K. Pritchard, James L. Weber, Howard M. Cann, Kenneth K. Kidd, Lev A. Zhivotovsky, Marcus W. Feldman, Genetic Structure of Human Populations, Science, Vol 298, Issue 5602, 2381-2385, 2002.
- M.W. Feldman, R.C. Lewontin, M.C. King, Les races humaines existent-elles ?, L Recherche, 377, 2004. Article orignal : Race: a genetic melting-pot, Nature, 24; 424(6947):374, 2003.
- Albert Jacquard, La Science à l'usage des non-scientifiques, 2003.
- « Un destin en noir et blanc », Libération (quotidien français), 2004.
- Trenton C. Holliday, Espèces d'hybrides !, La recherche, 377, 2004.
- Frederic Monneyron, L'Imaginaire racial, L'Harmattan, 2004

Voir aussi

- espèce
- ethnie
- génétique des populations
- Homo sapiens
- population
- race
- race aryenne
- race supérieure
- race blanche
- race noire
- race jaune
- racialisme
- racisme
- spéciation
- Hans Friedrich Karl Günther ==
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