XXe congrès du Parti communiste de l'Union soviétique

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Le XX congrès du Parti communiste de l'Union soviétique (PCUS) s'est tenu à Moscou du 14 au 25 février 1956 et a réuni des délégués venant de toute l'URSS ainsi que des délégués des « partis frères » venus d'autres pays. Ce congrès est resté célèbre par la déstalinisation qui y a été proclamée.
XXe congrès du Parti communiste de l'Union soviétique

Le XX congrès du Parti communiste de l'Union soviétique (PCUS) s'est tenu à Moscou du 14 au 25 février 1956 et a réuni des délégués venant de toute l'URSS ainsi que des délégués des « partis frères » venus d'autres pays. Ce congrès est resté célèbre par la déstalinisation qui y a été proclamée.

Les débuts de la déstalinisation

À l'ouverture du congrès le 14 février 1956, les « observateurs » n'en attendaient pas grand chose - les grands changements soviétiques, après vingt-six ans ans de stalinisme, ne se faisaient plus lors des congrès du parti - que Staline n'avait tout simplement pas convoqués de 1939 à 1952 ; la déstalinisation, cependant, semblait progresser, mais lentement, prudemment, depuis la mort du « Petit Père des peuples » : ainsi, les médecins juifs dont l'arrestation avait été annoncée en janvier 1953, et qui étaient accusés d'avoir voulu attenter à la vie de Staline, avaient été réhabilités. Malenkov insistait certes sur un nouveau respect de la « légalité socialiste » et promettait un « mieux-vivre » aux Soviétiques, Khrouchtchev avait réconcilié l'URSS avec la Yougoslavie de Tito, la nouvelle direction du parti et de l'État avait « déclaré la paix au monde » : ce dégel semblait trop lent, trop prudent, pour remettre en cause les fondements du système. Dès la mort de Staline, pourtant, ses héritiers avaient pris quelque distance avec son héritage et, en juin 1953, Beria avait été arrêté puis discrètement éliminé (avec l'aide de l'armée et de Joukov, que Staline avait écarté du « premier cercle » du pouvoir, au soupçon de « bonapartisme »). Mais cette déstalinisation était « rampanteFrançois Brévent, « Abattre Staline sans toucher au système », Le Monde, 16 février 1986, p. 2. » : on ne s'attaquait pas ouvertement à Staline, on craignait d'ébranler tout l'édifice depuis 1917 en dénonçant celui qui l'avait incarné pendant trente ans : « on voulait en finir avec l'idolâtrie, tout en conservant l'idole, jeter par-dessus bord le « culte » sans mettre en cause la personnalité » de Staline. Autant dire qu'on ne s'attendait guère à ce que le XX congrès du parti marquât réellement une rupture. Khrouchtchev l'avait d'ailleurs ouvert en saluant la mémoire du Chef, mais sans lyrisme excessif, et pour mieux mettre en valeur la solidité de ses successeurs : « La mort a arraché de nos rangs Joseph Vissarianovitch Staline. Les ennemis du socialiste escomptaient le désarroi dans les rangs du parti, la discorde au sein de sa direction, des hésitations dans sa politique intérieure et étrangère. Mais tous ces calculs ont été sans lendemainCité par François Brévant, « Abattre Staline... » . » « Cette sècheresse était révélatrice. Les délégués ne devaient pas perdre trop de temps à pleurer le disparu ». La suite des travaux du congrès devait le démontrer : puisqu'on ne pouvait faire comme si Staline n'avait pas existé, et qu'on ne pouvait plus passer sous silence la réalité de son règne, il fallait l'en rendre personnellement responsable pour en innocenter le système qui l'avait produit (le léninisme) et celui qu'il avait instauré (le stalinisme), et dont les « iconoclastes » khrouchtchéviens étaient les héritiers. Khrouchtchev commence donc par préciser que le Comité central du parti « s'est élevé résolument contre le culte de la personnalité, étranger à l'esprit du marxisme-léninisme, et qui fait de tel ou tel dirigeant un héros thaumaturge », puis Mikhaïl Souslov enfonce le clou : « La théorie et la pratique du culte de la personnalité - étrangères à l'esprit du marxisme-léninisme - qui avaient pris de l'extension avant le XIX congrès (octobre 1952) ont porté un grave préjudice au travail aussi bien d'organisation qu'idéologiqueCité par François Brévant, « Abattre Staline... » . » Souslov laisse donc entendre que la déstalinisation aurait commencé du vivant de Staline, et à tout le moins que le « culte de la personnalité » serait un phénomène relativement récent ; hypothèses à vrai dire peu crédibles, et dont on peut douter que ceux-là même qui les exprimaient y croyaient, mais qui manifestent bien une volonté de continuité et une crainte de la rupture : si loin qu'aille la remise en cause du passé, elle ne saurait aller jusqu'à suggérer une « faute » du parti lui-même, et moins encore un « vice » du léninisme. Mikoyan poussa au plus loin possible la « rectification sans dommage » : non seulement le culte de la personnalité fut une mauvaise chose, étrangère au marxisme-léninisme, mais Staline (et non le stalinisme) se trompa : « Quand nous analysons l'état de l'économie du capitalisme moderne, il est douteux que soit exacte et puisse nous aider la thèse formulée par Staline dans Les Problèmes économiques du socialisme en URSS . ». Par ces paroles, l'orateur met fin au mythe de l'infaillibilité ; et Mikoyan (qui ne fut pourtant, non plus d'ailleurs que Khrouchtchev, le moindre des staliniens) de dénoncer « la mise sous scellés » des statistiques, la décadence de la recherche scientifique et historique, la faillite de la propagande et la réduction de l'étude du marxisme-léninisme à la lecture du Précis d'Histoire du Parti communiste attribué (généreusement) à Staline lui-même.

Le « rapport secret »

Le 24 février, Khrouchtchev invite les représentants des « partis frères » à quitter la salle et à laisser les Soviétiques débattre entre eux de son rapport ; mais débattre de quoi ? des « crimes de Staline » ; Kaganovitch avait averti : « la question du culte de la personnalité est compliquée » (cité par François Brévent, art. cit.) et la déstalinisation tentée par les héritiers de Staline leur paraissait nécessiter un maximum de discrétion (quoique Khrouchtchev voulût tirer le plus gros avantage politique possible de ce tournant Son grand rival, Malenkov, avait été plus directement que lui associé aux purges de l'avant-guerre, et lui-même était peut-être de tous les hauts dirigeants soviétiques le moins directement impliqué dans les crimes de « la période du culte » ). Mais pourquoi un rapport secret ? Parce qu'il fallait un rapport et qu'il était nécessaire qu'il fût secret. Il fallait un rapport pour rompre avec le passé, et un rapport secret pour que la rupture se fasse avec le minimum de dégât : le linge sale se lave en famille. François Brévent : « Il est probable qu'en ce premier temps de l'ère post-stalinienne, les dirigeants cherchaient les nouvelles « règles du jeu ». Ils étaient probablement tous d'accord, au moins depuis l'exécution de Beria, pour « civiliser » le système, en finir avec la monstruosité de l' « alternance par le meurtre » (…) La révélation des crimes commis dans un proche passé était une sorte d'exorcisme. Sans doute le régime était-il aussi en quête d'une nouvelle légitimité. (…) A la mort de Staline, le parti était toujours révéré par habitude. Mais il avait pratiquement cessé d'exister. Le régime s'était transformé en la dictature d'un homme qui convoquait simplement lorsque tel était son bon plaisir les organismes réguliers du PC, qui régnait par la terreur en prenant la précaution de remplacer - c'est-à-dire de trucider - les chefs de sa police et les cadres de son parti lorsqu'ils prenaient du poids. » D'une certaine manière, la disparition de Staline « ressuscite » le parti - et les luttes intestines qui se développent dans tout parti pour le pouvoir - surtout lorsque ce parti est, ou est supposé être, au pouvoir. Le 14 mars 1953, Malenkov, à la fois chef du gouvernement et chef de l'appareil du parti, est déchargé de cette dernière responsabilité, et y est remplacé par Nikita Khrouchtchev, qui prendra en septembre le titre de Premier secrétaire (et non de Secrétaire général). Dans un affrontement entre le chef du gouvernement et le chef du parti, ce dernier a évidemment tout intérêt à refaire du parti la force dominante qu'il est supposé être, en stricte fidélité à la conception marxiste-léniniste. C'est ce à quoi va s'atteler Khrouchtchev. Son « rapport secret » aura donc, entre autres fonctions, celle de restaurer la primauté du parti (dont il était le chef) sur le gouvernement, et par conséquent de reléguer celui-ci, et l'appareil d'État, à un rôle d'exécution, de mise en œuvre, des grandes orientations fixées par le parti. De ce point de vue, le « khrouchtchévisme » est effectivement un retour au léninisme, mais sans Lénine, et hors des conditions historiques du léninisme : un « léninisme embourgeoisé », un « révolutionnarisme réduit aux acquêts ». Le XX congrès est donc aussi le moment d'une lutte pour le pouvoir et en tant que tel, il fut sans doute soigneusement préparé, institutionnellement sinon idéologiquement, par les « khrouchtchéviens » ; le Premier secrétaire représentait en effet la Nomenklatura du parti, « tous ces gens d'appareil qui avaient tout de même gardé une influence prépondérante lorsqu'il s'agissait de composer les délégations au congrès. Prérogative sans importance si le congrès n'était qu'une liturgie. Prérogative capitale si l'organisme souverain reprenait son pouvoir » . C'est cette « reprise de pouvoir » par l'appareil du parti sur une coterie personnelle qui marque la stratégie de Khrouchtchev, encore qu'il ne faille pas surestimer le pouvoir de congrès conçus comme « chambre d'enregistrement » de décisions prises, en cascade, au Bureau politique (alors Praesidum), puis au Comité central. Le Bureau politique, précisément, avait chargé une commission dirigée par Piotr Pospelov, (rédacteur principal du fameux Précis d'histoire du PCUS attribué à Staline) de « faire toute la lumière sur la période du culte » (toute la lumière utile, plutôt, mais pas de lumière dangereuse…). Le même Pospelov, d'ailleurs, œuvre à la réhabilitation partielle de Staline après la chute de Khrouchtchev… De quelle déstalinisation s'agit-il donc en 1956 ? Et de quelle critique, ou de quelle dénonciation, de quel stalinisme ? On dénonce le « culte de la personnalité », pas le stalinisme, et moins encore le léninisme… Étrange concept, d'ailleurs, émis par des marxistes (ou présumés tels) que celui de ce culte par lequel on va tenter d'expliquer les « " violations de la légalité socialiste " » commises dans les trente années de formation d'un système politique, social, économique, culturel, dont on ne tente nullement de remettre en cause les fondements, et dont on explique au contraire qu'il reste intrinsèquement légitime. François Brévent : « Les documents retenus par la commission (Pospelov) ne mentionnent nullement les crimes commis avant 1934, dont furent victimes d'anciens compagnons de Lénine (trotskistes, zinoviéviens, boukhariniens, etc.). Ils ne disent rien des millions de Soviétiques massacrés parce qu'ils étaient adversaires du communisme ou qu'ils n'avaient rien à voir avec ce système : paysans « dékoulakisés », chrétiens, etc. L'indignation du rapporteur commence à partir du moment où la purge frappe aussi les staliniens et où la méfiance maladive du dictateur décime l'encadrement militaire, mettant le pays dans le péril le plus extrême lorsque Hitler envahit l'URSS. La commission avait travaillé pour l'édification du bureau politique. Khrouchtchev se saisit de son ouvrage et le présente au congrès sans prendre le temps de rechercher au moins les thèmes d'une réflexion approfondie. (L')immense tragédie (du stalinisme) s'explique par la paranoïa d'un homme lui-même trompé par de mauvais conseillers. Des communistes comme Togliatti remarquèrent que ce rapport manquait d'analyse marxiste. Disons simplement qu'on cherche en vain l'ébauche d'une explication rationnelle. » Il s'agit donc moins d'une analyse des errements du passé que d'un règlement de compte politique, fondé sur la méthode du bouc émissaire : « Staline fut une monstruosité alors que le parti restait exemplaire ; ce fut une tumeur maligne mais localisés dans un organisme sain » (François Brévent) ; démonstration qui, lorsque le « rapport secret » fut rendu public, par les médias occidentaux d'abord, les services d'information soviétiques ensuite, fut reprise en chœur par l'ensemble du mouvement communiste (Chinois et Albanais exceptés, et les Yougoslaves y mettant une sorte de joie maligne et vengeresse). De ce rapport secret, il fut pourtant donné lecture en URSS et dans les démocraties populaires - et l'on peut sans doute lui attribuer une part de responsabilité dans les crises des « démocraties populaires », notamment en Pologne et en Hongrie. En juin 1956, le Département d'État des États-unis diffusa en Occident une version anglaise, traduite d'une version polonaise, du « rapport secret » (que Le Monde publia in extenso, au grand scandale du PCF, qui parla de « rapport attribué à Khrouchtchev » et dénonça une « opération anticommuniste ». Pour le PCUS, le « virage » du XX congrès, loin d'être la reconnaissance d'errements du système, est une victoire de celui-ci ; du moins est-ce ainsi que l'URSS va le présenter : Ainsi, le formidable écho que suscita la publication du rapport secret et sa dénonciation du culte de la personnalité serait en grande partie dû à une tentative désespérée des « impérialistes » pour camoufler l'essentiel des débats de ce même XX Congrès… En fait, les Soviétiques eux-mêmes ne croient pas à cette réduction (par la théorie du complot) du débat sur le stalinisme à une manipulation bourgeoise. À ce débat, ils prennent part -non sans dénoncer la prétention des « ennemis du socialisme » (au nombre desquels il faut sans doute compter nombre de socialistes…) à y intervenir : La « campagne antisoviétique de calomnies » a malgré tout quelque écho au sein des partis communistes occidentaux, et les directions de ces partis ont quelque difficulté à expliquer le sens « officiel » du tournant du XX congrès (difficultés fort explicables au demeurant : on ne chante pas sur tous les tons les mérites innombrables et incontestables d'un homme -Staline- et d'un système -celui de l'URSS stalinienne- pendant trente ans sans avoir à fournir un certain effort pédagogique pour faire admettre la dénonciation des « erreurs » de cet homme sans remettre en cause ce système. Le Comité central du PCUS va donc expliquer aux camarades troublés de quoi il retourne. Explication difficile, puisque la théorie même du culte, et le mode de sa dénonciation, ne doivent pas grand-chose au marxisme : Ce satisfecit autodécerné, reste le grand problème théorique que pose la dénonciation du stalinisme (réduit au « culte de la personnalité ») à ses héritiers : comment concilier les erreurs d'un homme avec « la force et la solidité » du parti et du système soviétiques, et comment expliquer que ces erreurs se soient généralisées sans que le parti, ni le système n'y puisse mettre bon ordre ? Comment concilier les « principes révolutionnaires du marxisme-léninisme » avec une explication des « erreurs du passé » qui repose presque exclusivement sur la dénonciation d'une culpabilité personnelle ? Le Comité central du PCUS affirme que le léninisme se fonde sur une « lutte intransigeante contre la conception antimarxiste du héros », mais toute la dénonciation du « culte » se fonde sur la mise en évidence de la responsabilité presque solitaire d'un « héros négatif » (Staline)… Le marxisme suppose une racine de classe aux phénomènes politiques, et fait reposer les crimes d'un système politique non sur les individus qui sont à sa tête, mais sur les rapports de production qui fondent le système, et les forces de production dont le système est l'émanation. Il faut bien que les Soviétiques s'aventurent sur le terrain de l'explication et de l'analyse historique ; ils vont tenter de le faire, malaisément : Le PCUS, en présentant sa vision de l'histoire soviétique, propose un certain nombre de clefs pour la compréhension du phénomène stalinien ; celui-ci s'inscrit, de toute évidence, dans l'histoire spécifique de l'URSS, et ses explications causales sont, dans le texte que nous venons de citer, avancées :
-L'URSS est la première expérience de concrétisation (de « confrontation sur la pratique ») des théories marxistes ; les bolcheviks ne pouvaient qu'expérimenter -et on se trompe toujours lorsqu'on expérimente.
-Pendant plus d'un quart de siècle, l'URSS a été le seul État socialiste au monde, « une forteresse assiégées au milieu de l'encerclement capitaliste ».
-Les puissances occidentales ont refusé de normaliser leurs relations avec l'URSS et contraint le PCUS à « éduquer tout le peuple dans un esprit de constante vigilance », ce qui ne favorise guère la démocratisation du système.
-Une « lutte de classe acharnée » se poursuivait en URSS, et il fallut user de tous les moyens pour l'emporter sur les « ennemis du socialisme ».
-Il fallut, après l'échec du mouvement révolutionnaire en Europe occidentale, s'atteler à la réalisation du socialisme dans un seul pays, alors que les fondateurs du mouvement ouvrier attendaient une généralisation de la révolution socialiste à tout le continent.
-L'URSS dut enfin « liquider le retard séculaire de la Russie » (et des autres Républiques soviétiques) et transformer toute son économie à marche forcée : industrialisation, collectivisation de l'agriculture… Ainsi s'expliquerait, selon le Comité central du PCUS (dans sa composition de 1956, plus tout à fait stalinienne, pas encore réellement post-stalinienne) l'émergence du « culte de la personnalité » ; encore cet « aspect négatif » est-il plus que largement compensé par des aspects « positifs » (ce qui contribue d'ailleurs à « innocenter » le PC et le système des « aspects négatifs » de leur histoire, pour leur attribuer le mérite des « aspects positifs » : Rendu possible par le contexte (intérieur et international) précédemment décrit, le stalinisme (le « culte de la personnalité » de Staline) relève finalement d'une culpabilité individuelle : celle de Staline lui-même ; encore Staline a-t-il joué un rôle « globalement positif » (pour reprendre une expression ultérieure) dans les premières années de son règne : Réécrivant l'histoire, passant sous silence les premières grandes répressions de masse (bien antérieures à la période où Staline est supposé avoir commencé (tout seul) à croire « en sa propre infaillibilité »), réduisant le stalinisme à la mégalomanie de Staline et aux crimes de Beria (mais pas de ses prédécesseurs à la tête des « organes de sécurité »), le Comité central ne peut pas éviter de répondre à la question : mais que fit le parti pour combattre la « déviation stalinienne » et ses « violations de la légalité socialiste », dès lors qu'il est posé comme une évidence que le parti restait composé (à quelques « agents de l'impérialisme » près) de communistes fidèles au marxisme-léninisme, et que le système soviétique (le léninisme, précisément) ne porte aucune responsabilité, et à plus forte raison aucune culpabilité, dans sa régression stalinienne. Réponse du Comité central et du XX congrès : Le XX Congrès laisse planer un immense et cruel doute sur le système soviétique lui-même : un système qui a pu ainsi dégénérer peut-il encore être considéré comme socialiste ? La dénonciation du culte a précisément pour fonction de donner à cette question une réponse favorable : oui, l'Union Soviétique est un État socialiste (et qui plus est, « en marche vers le communisme », mais plus « à toute vapeur et dans la boue … ») ; non, il n'y a pas eu de « recul historique » ; non, le stalinisme n'a pas été le « Thermidor » contre-révolutionnaire dénoncé par les trotskistes, ni la conséquence logique du léninisme, exposé par les libertaires et les sociaux-démocrates. Bref, il s'agit d'un « accident de parcours » imputable à un mégalomane (Staline) et à un criminel (Beria) : Voilà donc le stalinisme théorisé par ses héritiers, et l' « accident de parcours » du culte balisé : Staline, ni le stalinisme, n'a pas changé le régime social et politique de l'URSS, ni n'en a été le produit. Ni facteur de changement du système, ni engendré par ce système, le Petit Père des Peuples se retrouve hors l'Histoire… Et le Comité central du PCUS de réfuter, ou d'ignorer, toutes les analyses du stalinisme qui mettent en avant sa relation au léninisme : ignorée, la dénonciation par Rosa Luxemburg du « substituisme » (le Parti se substitue à la classe ouvrière, la direction du Parti se substitue au Parti, le chef de la direction se substitue à la direction ; ignorée, la dénonciation par Trotski de la bureaucratisation du système soviétique (Staline est d'ailleurs toujours hautement félicité par les khrouchtchéviens d'avoir mené la lutte contre Trotski, qui persistait à considérer le régime de l'URSS comme fondamentalement socialiste -quoique dégénéré) ; ignorées, bien évidemment, la dénonciation par les libertaires de l'étatisme et de l'autoritarisme léninistes, dont le stalinisme ne serait que l'avatar caricatural, et la dénonciation par les sociaux-démocrates du mépris léniniste et stalinien des droits et des libertés démocratiques, mépris dont, pour les sociaux-démocrates, le stalinisme est le conséquence. Pour le Comité central du PCUS, l'URSS était (même sous Staline), est et demeure un État socialiste ; le stalinisme, c'était donc encore du socialisme. Le mode de production collectiviste d'État instauré dès la parenthèse de la NEP fermée est ici travesti en mode de production « socialiste », fondé sur « la propriété sociale des moyens de production ». Pour le XX Congrès, le culte ne remet rien en cause des fondements du système soviétique -et sa dénonciation renforce ce système et en accroît la crédibilité. C'est sur le ton du triomphe que le Comité central évalue l'impact du congrès : Le « tournant » khrouchtchévien ainsi justifié, et le stalinisme dénoncé après avoir été réduit au « « culte de la personnalité » de Staline (sur le stalinisme, on se réfèrera plus avantageusement à Soljenitsyne, Medvedev, Zinoviev, Souvarine ou Trotski qu'à Khrouchtchev), restait à indiquer aux partis frères la ligne à suivre - le Cominform étant entré en une agonie accompagnée de fort peu d'affliction. La direction soviétique va s'y employer, et s'employer surtout (par les actes plus encore que par les mots) à démentir toute idée et tout espoir d'assouplissement de sa tutelle, sinon sur les partis communistes occidentaux, du moins et en tous cas sur les États satellites (la Chine étant un trop gros morceau pour qu'une tutelle sur elle soit envisageable, et l'Albanie étant quantité négligeable) : Polycentrisme du mouvement communiste international, donc, mais polycentrisme largement tempéré par un rappel à la dogmatique marxiste-léniniste. Et pour ceux qui n'auraient pas bien saisi la substantifique moelle sise au cœur de cette langue de bois, le Comité central du PCUS met les points sur les i de « solidarité internationale » : Ayant pris la décision de rompre avec les apparences, et quelques-unes des réalités, du stalinisme, les Soviétiques vont devoir gérer les conséquences de cette décision ; comme on le verra avec les « évènements » de Hongrie, ils le feront en usant des moyens même du stalinisme, partout où ils le pourront, chaque fois qu'ils le pourront. Mais l'ébranlement suscité au sein du « monde communiste » par le XX Congrès est considérable - même si la remise en cause du stalinisme fut partielle, prudente, contradictoire, et fort insatisfaisante du point de vue théorique. Il faut ici replacer cet ébranlement dans le contexte des trois années qui suivirent la mort du Chef, puisque aussi bien le XX Congrès n'est que le terme (provisoire) d'une évolution entamée dès mars 1953. Le 6 mars 1953, l'Agence Tass annonçait la mort de Staline ; le même jour, elle annonçait aussi les décisions prises par la direction soviétique (Comité central, Conseil des ministres, Présidium du Soviet suprême) « pour garantir la direction juste et sans heurt de toute la vie de la nation », cela avec « la plus grande cohésion de la direction, l'évitement de tout désarroi et de toute panique » (cité par Jules Humbert-Droz, Le tournant de la politique russe après la mort de Staline, Coopératives Réunies, La Chaux de Fonds, 1956, p. 3). Il n'y aura pas d'interrègne : Malenkov est placé à la tête du gouvernement (Staline l'avait désigné comme son successeur et avait facilité son ascension en éliminant tous ses concurrents potentiels (Jdanov, Molotov, Boulganine, Vorochilov) et en écartant, en la personne de Joukov, la menace d'une « tutelle » militaire). Cela étant, Malenkov n'héritera que d'une parcelle du pouvoir de Staline ; celui-ci était Secrétaire général du parti, Premier ministre du gouvernement, généralissime de l'Armée rouge et maître, par Beria interposé, de l'appareil policier, Malenkov, lui, dut abandonner le secrétariat du parti à Khrouchtchev, accepter (dans un premier temps, fort bref) la pérennité de Beria, le retour de Vorochilov (placé à la présidence du Soviet suprême) et de Molotov (à nouveau ministre des Affaires étrangères), et la reprise en main de l'armée par Joukov et Boulganine : « Ces importants changements communiqués au public quelques heures après la mort de Staline prouvent qu'avant la mort du dictateur, sans lui et contre lui, un groupe de ses anciens collaborateurs avaient décidé et préparé ce tournant. Il est en effet impossible que le Comité central du parti, le Conseil des ministres et le Présidium du Soviet suprême dont les membres n'étaient pas tous à Moscou aient eu le temps de se réunir, de délibérer et d'improviser de telles modifications. » (J. Humbert-Droz, op. cit., p. 5) Le « tournant » va être rendu plus évident encore dans les semaines qui suivirent la désignation de la nouvelle direction soviétique, par une modification de cette direction elle-même ; modification à vrai dire nécessaire, si l'on voulait manifester un véritable changement d'orientation politique : Malenkov et Beria étaient en effet, plus évidemment que d'autres, des « créatures de Staline », et les cadres du parti et de l'État étaient eux aussi les produits de l'ère stalinienne. Il fallait donc bien qu'au sommet du pouvoir, à défaut d'être en mesure de le faire à tous ses échelons, une purge intervînt - d'autant que la majorité des membres du Présidium du parti et du gouvernement avaient toutes les raisons de se défaire des plus encombrants des staliniens : dans son rapport au XX Congrès, Khrouchtchev affirme que « Staline avait de toute évidence le dessein d'en finir avec tous les anciens membres du Bureau politique » (cité par Jules Humbert-Droz, op. cit., p. 5). Commentaire d'Humbert-Droz (ibid.) : « ce sont les chefs que Staline avait désignés pour être les victimes de la prochaine grande épuration qui ont créé dès sa mort les conditions nécessaires à la liquidation du stalinisme ». Le 28 mars, une amnistie est décrétée, qui libère des centaines de milliers de personnes (jusqu'à 10 ou 15 millions, estime même Humbert-Droz) des prisons et des camps ; l'amnistie s'appliquait à tous les condamnés à des peines de moins de cinq ans de prison ou de camp de travail (dont, évidemment, tous les condamnés de droit commun), à tous les condamnés pour « délits administratifs, économiques ou militaires » (ceux-là étaient, majoritairement, des « politiques »), aux femmes ayant des enfants de moins de 10 ans et aux femmes enceintes, aux hommes âgées de plus de 55 ans et aux malades. Le 4 avril, les médecins juifs accusés de complot contre la vie des hiérarques staliniens étaient libérés, puis réhabilités ; les méthodes policières utilisées contre eux étaient condamnées - et avec elles, les méthodes en vigueur sous le stalinisme, et dont le régime usa contre toutes ses victimes : « Seuls des gens ayant perdu leur visage soviétique et leur dignité humaine ont pu procéder à l'emprisonnement illégal de citoyens soviétiques, de représentants éminents de la médecine soviétique, à la falsification directe de l'instruction et à la violation criminelle de leurs devoirs civiques. » (Pravda du 6 avril 1953). L'attaque contre Beria se fit frontale : on se mit à dénoncer publiquement l'arbitraire et l'illégalité des pratiques des « organes » (sans, évidemment, préciser que ces pratiques duraient depuis plus de trente ans), l'antisémitisme et les exécutions sans jugement. Le 10 juillet, Beria est arrêté. Expéditivement jugé (il était condamné d'avance), il est non moins expéditivement exécuté, et on proclama haut et fort que le gouvernement et le parti avaient repris le contrôle de la police (y compris de la police politique). Malenkov dura encore un an et demi, et fut destitué le 8 février 1955 par le Soviet suprême (Boulganine lui succéda au poste de Premier ministre, et Joukov à Boulganine à la tête du ministère de la Défense). Trente années de stalinisme ne s'effacent pas facilement, et l'on peut même douter que les « khrouchtchéviens » aient eu réellement l'intention de tout effacer du stalinisme, d'où ils étaient tous issus : c'est au système lui-même qu'ils auraient alors dû s'attaquer, à sa structuration politique (au parti unique, au « centralisme démocratique »), à son appareil policier, à son appareil économique (à la planification centralisée, à la collectivisation de l'agriculture, au primat de l'industrie lourde), à sa politique extérieure, et à son idéologie. La rupture ne fut de loin pas telle ; la mort de Staline, et les premières décisions prises à sa suite, suscitèrent toutefois « un profond désarroi dans les masses populaires » (Humbert-Droz, op. cit., p. 10) et au sein du mouvement communiste international tout entier (comme s'il avait voulu croire que, omniprésent, omnipotent et omniscient, Staline était de surcroît immortel). Le communiqué annonçant aux Soviétiques et au monde la mort du Chef exhortait les premiers à « éviter tout désarroi et toute panique » ; c'est dire que désarroi il y avait, et que panique l'on craignait qu'il y eût. Ce n'est toutefois pas tant le vide laissé par la disparition de Staline que l'immensité de la tâche à accomplir pour construire une nouvelle puissance soviétique qui avait de quoi « paniquer », non le peuple, mais les nouveaux dirigeants de l'URSS. Ainsi, dans le domaine agricole, tout ou presque était à refaire, si l'on en croit le rapport présenté par Khrouchtchev au Comité central, le 3 septembre 1953 : en 25 ans (1928-1953), le cheptel bovin de l'URSS est passé de 67 millions à 57 millions de têtes, et sur ces 10 millions de bovins perdus, neuf étaient des vaches laitières ; la production laitière a donc chuté en volume, mais également en terme de rendement annuel moyen par vache ; la production de beurre en Sibérie était plus basse en 1952 que sous le tsarisme ; les cultures de légumes ont reculé de 250 000 hectares de 1940 à 1952… Khrouchtchev expliquera bien au XX Congrès que Staline ignorait la réalité agricole et s'en tenait aux films de propagande « destinés à bourrer le crâne aux communistes » (Humbert-Droz), mais c'est bien la ligne politique suivie depuis la collectivisation de l'agriculture qui devait (ou aurait dû) être mise en cause. Il en alla de même dans tous les domaines, et notamment dans celui de la politique extérieure. Comme le relève Humbert-Droz, la nouvelle direction soviétique opéra en politique étrangère « un tournant dans le but d'obtenir une détente de la situation internationale » (ibid.), autrement dit un répit indispensable à la consolidation de sa maîtrise sur la politique intérieure (le même impératif s'imposant d'ailleurs trente ans plus tard au réformisme gorbatchévien). Après la signature de l'armistice coréen, la " détente " s'accentua, scandée par des conférences internationales : armistice, encore en Indochine ; traité d'État avec l'Autriche ; remise à la Finlande et à la Chine des bases soviétiques sises sur leurs territoires ; normalisation des relations diplomatiques avec Israël , la Grèce et la Yougoslavie (et réconciliation avec Tito) ; proclamation du principe de la coexistence pacifique ; changement d'attitude à l'ONU ; engagements en matière de désarmement et démobilisation partielle de l'Àrmée Rouge… Un nouveau cours international semble s'instaurer, avant même que le XX Congrès ne vienne sanctionner de manière éclatante - même si elle ne fut que partielle - la remise en cause des décennies staliniennes. Le XX Congrès ne fut donc pas ce tournant décisif en quoi on le voulut parfois transformer ; il fut un moment de confirmation et d'amplification d'un « tournant » déjà opéré précédemment, et auquel il tenta de donner de plus amples justifications théoriques et politiques. Il y réussit si bien que l'on peut lire sous la plume de Jules Humbert-Droz que Khrouchtchev, dans son « rapport secret », donna sur les crimes de Staline et de ses complices « des détails qui dépassent en horreur toutes les accusations que les diverses oppositions avaient portées contre lui » (Jules Humbert-Droz, op. cit., p. 11), ce qui est pour le moins excessif et suggère qu'on n'ait jamais rien lu ni de Souvarine, ni de Koestler (pour ne citer qu'eux). À défaut de rompre réellement avec le stalinisme, et faute sans doute de pouvoir le faire sans rompre avec les soubassements même du système soviétique, le XX Congrès suscite donc un formidable « choc psychologique » : c'était là, sans doute, son objectif - celui des « khrouchtchéviens », dont la plupart avaient été staliniens et dont certains participèrent quelques années plus tard à l'éviction de Khrouchtchev au profit des « néo-staliniens » de la direction brejnévienne (Brejnev lui-même, mais aussi Souslov, Gromyko, etc.). Que la direction soviétique elle-même se mette à dénoncer les « crimes de Staline » secoua le mouvement communiste tout entier, et, au-delà, l'opinion publique de gauche. Pourtant, contrairement à ce que croit pouvoir écrire Humbert-Droz, cette dénonciation fut bien plus ténue, partielle et prudente que celles, nombreuses, produites depuis 1918 par les « diverses oppositions » : la droite anticommuniste, mais aussi les anarchistes, les sociaux-démocrates, les trotskistes, les nationalistes de gauche (mencheviks en Géorgie, Dashnaks en Arménie, …). L'aspect « médiatique » du XX Congrès aurait d'ailleurs pu être renforcé par la réhabilitation des victimes du stalinisme, si les nouveaux dirigeants soviétiques avaient eu l'audace de s'y livrer : « La réhabilitation de tous Y compris sans doute, pour Humbert-Droz, Trotski. les vieux bolcheviks accusés des crimes les plus invraisemblables devrait être la conséquence logique des révélations sensationnelles « Sensationnelles » pour qui ? Pour qui n'avait pas lu (ou pas voulu admettre) ce qu'en avaient écrit les « oppositionnels »… de Krouchtchev sur l'assassinat de Kirov. On ne comprend pas que les milliers d'officiers de l'Armée rouge assassinés après le procès du maréchal Tourachevsky et les communistes des États satellites fusillés ou pendus après la Seconde Guerre mondiale aient été en grande majorité réhabilités et que la mémoire des artisans de la révolution russe qui furent, pendant les années les plus difficiles, les collaborateurs dévoués et les amis fidèles de Lénine restent entachés d'accusations criminelles basées sur une odieuse provocation policière. » (Jules Humbert-Droz, op. cit., p. 12) À tous ces communistes sentant sous leurs pieds leur monde politique s'affaisser, le XX Congrès ôta encore quelques points d'appui en révisant nombre de dogmes du mouvement international : les théories « staliniennes » (encore que Staline n'eut pas grande difficulté à les appuyer sur quelques extraits choisis de Lénine) de l'inéluctabilité de la guerre entre les États capitalistes et le/les États(s) socialiste(s), de l'aggravation de la lutte des classes après la prise du pouvoir par le prolétariat (l'abandon de cette thèse fut durement reproché aux Soviétiques par les Chinois), de la crise générale du capitalisme (aussi inéluctable que la guerre - et y menant non moins inéluctablement), de la voie unique vers le socialisme et enfin de la nécessité de l'unité organique de la classe ouvrière, c'est-à-dire du parti ouvrier unique (fondé sur le « socialisme scientifique » marxiste-léniniste). Sur tous ces points, le XX Congrès procède à des révisions déchirantes. Au caractère inéluctable de la guerre entre États capitalistes et États socialistes (au pluriel depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale), on va désormais opposer la coexistence pacifique entre systèmes concurrents, mais non plus adversaires. À la théorie de l'aggravation de la lutte des classes après la prise du pouvoir central d'État par le prolétariat (c'est-à-dire par le PC), on va substituer la proclamation de l'État soviétique comme « État du peuple entier » (il est vrai que toute opposition a été détruite et que la collectivisation forcée de l'agriculture, de l'industrie et des échanges a privé de toute « base de classe » d'éventuelles forces de contestation politique du système stalinien et post-stalinien). La crise générale du capitalisme, elle, n'est plus donnée pour inéluctable - ce qui rend crédible la proposition d'une collaboration (et d'une compétition) pacifique avec le capitalisme ; en même temps, l'on affirme une volonté de rompre avec l'« idéologisation » de la recherche scientifique et de la création culturelle, tirant ainsi un trait sur les aberrations intellectuelles des décennies précédentes (celles de Lyssenko, de Mitchourine, de Jdanov, …). Plus « perturbatrices » encore pour les communistes occidentaux, et plus provocatrices de débat pour les socialistes, furent les remises en cause de l'unicité de la voie au socialisme, de l'impossibilité d'une voie démocratique au socialiste, et de l'unité organique (au sein du parti unique) de la classe ouvrière. Le XX Congrès, en effet, admit qu'il pût y avoir plusieurs maisons dans la demeure du Seigneur, plusieurs voies conduisant au socialisme, en fonction des caractéristiques nationales et des contextes spécifiques de chaque État. Le parcours russe n'était donc plus la voie obligée, et le développement historique, politique, économique et socioculturel de chaque pays devenait déterminant dans le choix des stratégies et des méthodes de conquête du pouvoir. C'était reconnaître la validité théorique de l'argumentation théorique « titiste », et affirmer à nouveau la nécessité de procéder à une « analyse concrète de la situation concrète ». En somme, c'était donc redevenir léniniste. Mais le principe léninien était en vérité destructeur des fondements de l'internationalisme léniniste : « Il ne s'agit pas ici seulement de l'abandon d'un principe de Staline, mais de toute l'activité de l'Internationale communiste et du léninisme lui-même. La création de l'Internationale communiste et son activité avaient pour but d'appliquer l'expérience russe (…) aux autres pays et à leur mouvement ouvrier, de la leur imposer. Encore à la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsque certains chefs communistes des démocraties populaires tentèrent de faire de la démocratie populaire une méthode originale de conquête et d'exercice du pouvoir, sans dictature du prolétariat à la manière russe, Staline condamna cette tentative comme une dangereuse hérésie. » (Jules Humbert-Droz, op. cit., p. 15) Le PCUS admit même la légitimité d'une recherche du pouvoir par le moyen des élections et du parlementarisme - et donc du respect des institutions politiques « bourgeoises » et du pluralisme. Anastase Mikoyan : « Grâce au rapport des forces de classe et à la situation générale favorable dans le pays, la classe ouvrière acquiert la possibilité, en liaison avec la paysannerie et sous sa propre direction, d'unir la majorité du peuple et d'arriver au pouvoir pacifiquement, sans insurrection armée, sans guerre civile, en utilisant les institutions parlementaires existantes. » (cité par Jules Humbert Droz, op. cit., p. 16). Certes, on fonctionne encore à partir de catégories héritées du léninisme (l'alliance ouvriers-paysans, la direction du peuple par la classe ouvrière), mais l'usage que l'on en fait aboutit à une révision de ce léninisme, ce que Chinois et Àlbanais comprirent parfaitement : l'épithète de « révisionnistes » accolée aux Soviétiques fut un constat avant que d'être une injure). Lénine reconnaissait bien une utilité à l'action parlementaire et à l'usage des moyens de la démocratie bourgeoise, mais une utilité limitée à l'agitation et à la propagande ; il ne pouvait être question de « cultiver l'illusion » d'une instauration du socialisme par ces moyens, il n'était question que d'en user pour « couvrir » une action révolutionnaire, une politique de rupture. Les communistes soviétiques semblent ainsi, en 1956, prendre en compte l'expérience du mouvement social-démocrate, et admettre qu'elle pût être de quelque utilité aux communistes occidentaux… » Mais combien de temps les communistes de Grande-Bretagne, de Scandinavie, de Belgique, d'Autriche et de Suisse emploieront-ils pour conquérir le pouvoir par l'action parlementaire ? », questionne ironiquement Jules Humbert-Droz (ibid.), qui se garde cependant bien de toute prédiction à propos de l'Italie ou de la France… En même temps que cette reconnaissance de la valeur, au moins instrumentale, des traditions démocratiques « bourgeoises » occidentales pour la classe ouvrière, le PCUS va (re)faire une autre découverte dérangeante : celle de la nécessité de l'unité d'action avec les partis socialistes et les syndicats. C'est reconnaître aux autres courants historiques du mouvement ouvrier une légitimité que Lénine leur avait déniée ; c'est donc rompre avec la prétention communiste au monopole de la représentativité politique de la classe ouvrière, et c'est abandonner tout objectif d'unité organique de la classe ouvrière au sein des PC occidentaux et des syndicats à eux liés (il ne sera cependant jamais question, avant que sa faillite ne soit devenue évidente, d'abandonner en URSS le système du parti unique et du syndicat « courroie de transmission » : le pluralisme politique - et donc le multipartisme - et syndical ne refera surface, en tant que revendication d'abord, que sous Gorbatchev). En proposant (à nouveau) le « front populaire » en lieu et place du « front unique », les Soviétiques admirent qu'en Europe occidentale, « le pouvoir ne peut être conquis qu'en accord avec les partis socialistes et les syndicats libres » (Humbert-Droz, ibid.). Pour autant, les communistes ne renonceront pas à prendre la tête de ces « fronts » (le modèle des « démocraties populaires » aidant), ni à déterminer - en leur faveur - le contenu de cette unité : « Les communistes tentent de nouveau par des manœuvres de front unique et de front populaire « Front unique » ou « Front populaire » ? Les deux stratégies sont contradictoires : la première suppose l'unité organique au sein du PC, ou d'un « front » totalement contrôlé par lui, la seconde suppose l'unité d'action entre organisations indépendantes les unes des autres (PS, PC, formations indépendantes de gauche). de collaborer avec le mouvement socialiste. Mais après les expériences faites par les partis socialistes de l'Est de l'Europe à la fin de la Seconde Guerre mondiale, il est peu probable que cette tactique de désagrégation et de destruction du mouvement socialiste ait quelque succès. Les partis socialistes sont sur leurs gardes. » (Jules Humbert-Droz, ibid.) Le mouvement socialiste, en effet, n'a pas oublié que, quelques années avant le « tournant » du XX Congrès, les communistes occidentaux, dans la foulée de leurs camarades « centraux » et « orientaux », ne concevaient l'unité du mouvement ouvrier qu'en termes de disparition de son aile social-démocrate ; ainsi, Maurice Thorez, en 1952 : « Ce que nous voulons quand nous proposons le front unique, c'est éliminer complètement l'influence du Parti socialiste sur la classe ouvrière » ; et Palmiro Togliatti, en 1949 : « Le fait que la social-démocratie de droite (ait) cessé d'exister dans les pays de démocratie populaire doit être considéré comme une grande victoire de la cause de l'unité ». Thorez et Togliatti sont cités par Humbert-Droz, (op. cit., p. 17), qui ajoute perfidement : « le sort de Nicole, à Genève, est un exemple tragique et vivant des conséquences du front unique avec les chefs communistes » (dont le même Humbert-Droz oublie évidemment de préciser qu'il était, avant de revenir au bercail socialiste). Le « révisionnisme khrouchtchévien » (pour parler chinois) eut donc pour effet de conforter les certitudes des socialistes ; c'est encore Humbert-Droz qui l'exprimera ici (avec d'autant plus de crédibilité qu'il aura, « tâté des deux églises » - ce qui est bien le moindre de l'œcuménisme de la part d'un ancien pasteur) : « Les petits partis communistes Les « petits » partis communistes (comme le PdT), mais pas les « grands » (le PCI, le PCF, …) ? Serait-ce que ceux-ci sont décidément (encore) de « trop gros morceaux », des forces (encore) « incontournables » ? sont partout un obstacle à l'évolution démocratique vers le socialisme. Par leur longue soumission aux directives de l'État russe, ils se sont placés eux-mêmes en dehors de la communauté nationale, et par leur surenchère démagogique, hors du mouvement ouvrier de leur pays Hors du mouvement ouvrier de leur pays, les « petits » partis communistes ? C'est souvent trop dire, sauf à réduire à des conditions arithmétiques les conditions politiques d'appartenance (ou non) à un mouvement ouvrier national : le Parti du Travail n'était pas « hors du mouvement ouvrier » suisse… . L'unité de la classe ouvrière ne peut se réaliser dans la plupart La plupart ? Mais lesquels ? Ceux là seuls où le PC est si « petit » qu'il ne pourra offrir aucune résistance à sa dissolution ? Mais c'était le cas de la Suisse en 1940… des pays occidentaux que par la dissolution des partis communistes (…) La perspective révolutionnaire de 1920, sur laquelle était basées les 21 conditions, est depuis longtemps disparue, mais la scission provoquée dans ces conditions est restée. Il est temps qu'elle soit liquidée. Le premier pas dans cette voie fut la dissolution du Kominform. Si la tactique de l'unité ouvrière est autre chose qu'une nouvelle manœuvre contre le socialiste démocratique, d'autres décisions devront suivre (…). ce serait donc une grave faute que de former maintenant dans nos pays occidentaux des « communautés d'action » ou des « fronts communs » avec les petits
- partis communistes. La conséquence immédiate serait d'enrayer le mouvement amorcé et d'éveiller dans le mouvement communiste de nouveaux et faux espoirs qu'il sera possible de liquider les organisations socialistes et syndicales occidentales comme ce fut le cas dans l'Est de l'Europe. » (Jules Humbert-Droz, op. cit., p. 17-18). Humbert-Droz croit d'ailleurs pouvoir déceler, au sein du mouvement communiste, une tendance favorable au « retour dans la vieille maison » - et donc à la dissolution des partis communistes dans les pays occidentaux « et dans nombre de pays coloniaux où les communistes entravent l'effort de consolidation et de construction nationale » (à vrai dire, les socialistes des États colonisateurs ne sont pas en reste lorsqu'il s'agit d'entraver l'émancipation des colonies, et donc de « construction nationale » des peuples colonisés: l'exemple de la politique algérienne de la SFIO n'est pas si lumineux qu'il puisse être opposé à celui du PCF : les communistes français ont été complices de la Guerre d'Algérie - du moins à ses débuts -, mais les socialistes l'ont menée…). Le même auteur décèle cependant quelque pusillanimité dans l'attitude de la tendance « démocratique » au sein des partis communistes : ceux qui en participent « n'ont pas le courage de prendre eux-mêmes les décisions qui s'imposent. Ils ont une telle habitude d'attendre les directives de Moscou qu'ils ne peuvent plus penser et agir d'une façon indépendante. Ils sont restés staliniens » (ibid.). Staliniens, les nouveaux dirigeants soviétiques le sont aussi restés, même dans leur volonté de révision : « La liquidation du stalinisme s'opère encore par des méthodes staliniennes » observe Humbert-Droz, qui les connaît bien. Par des méthodes staliniennes, et par un personnel stalinien : Khrouchtchev, Molotov, Mikoyan, Boulganine, Vorochilov, Joukov - et derrière eux, sous eux, ceux qui leur succéderont : Gromyko, Kossyguine, Brejnev, Souslov… n'étaient pas des « opposants » à Staline (ceux-là étaient dans les camps, quand ils avaient survécu), si certains d'entre eux (tel Joukov) purent être considérés, surtout par Staline lui-même, comme des « concurrents » potentiels. Que l'on sache, les successeurs de Staline, et les déboulonneurs de sa statue, ne furent pas en reste d'apologies du Petit Père des peuples lorsque celui-ci vivait, régnait, et les surveillait… De cette encombrante paternité stalinienne, et de leur non-opposition à Staline de son vivant, Khrouchtchev et le Comité central de 1956 ont donné deux explications : l'une policière, l'autre psychologique. La policière : s'opposer était impossible, sauf à y perdre la vie, du fait de la mainmise de Beria sur l'appareil répressif ; la psychologique : le « culte de la personnalité » avait fait de tels ravages que s'attaquer à Staline eût été perçu par les « masses populaires » comme une trahison. L'explication policière ne manque pas d'être crédible : sauf à cultiver le goût du martyre (au double sens de « sacrifice » et de « témoignage », mais d'un témoignage envers qui, quand la répression s'opère dans le silence épais d'un peuple à la fois terrifié et catéchisé, sans autre source d'information que les media officiels ?). Et, s'agissant de l'explication psychologique, on sait bien, par des témoignages de la force de celui d'Artur London et d'Arthur Koestler, par quels tourments pouvait passer un communiste que sa fidélité au parti rendait capable de dire et d'écrire n'importe quoi pour peu que le parti l'exigeât. Le XX Congrès remit d'ailleurs en cause la répression de masse, ses moyens et ses instruments : l'État de droit fut supposé succéder à l'État policier, on proclama l'abolition des camps de travail forcé, les droits des prévenus et des accusés furent affirmés : « Il va sans dire que l'avenir dans ce domaine dépend essentiellement de la façon dont le parti dirigeant et les organes de l'État appliqueront les décisions et les intentions », commente Humbert-Droz (op. cit., p. 13), qui visiblement doute que cette application se fasse strictement. La démocratisation du parti, de l'État et du procès de décision économique pouvait être posée comme une condition de la rupture avec l'État policier, mais à cette démocratisation, la direction du parti s'empressa de poser de strictes limites, en affirmant non seulement la pérennité de son rôle dirigeant, mais en précisant aussi que la « direction collective » dont on affirmait le principe ne serait appliquée qu'aux organes du parti et de l'État, et non aux entreprises et à la vie économique : pas question d'« autogestion » à la yougoslave, donc. Mais même ainsi limitée, cette volonté de démocratisation put être mise en doute sitôt exprimée : « Peut-on croire aujourd'hui que ces responsables du régime stalinien soient capables de procéder à une démocratisation du parti et de l'État ? Leurs méthodes restent des méthodes dictatoriales. Même si c'est un directoire qui momentanément prend les décisions, le tournant est imposé d'en haut (…). Les divers partis communistes de l'étranger acceptent aussi - souvent du bout des lèvres - les nouvelles directives à l'unanimité. » (Jules Humbert-Droz, op. cit., p. 19) La porte ouverte (prudemment) par Khrouchtchev et les siens le fut suffisamment largement pour que s'y engouffrât une contestation excédant de beaucoup ce que la direction soviétique était prête à assumer : « En Union soviétique et dans quelques partis communistes étrangers, des ouvriers et des intellectuels se sont levés au cours des discussions sur les décisions du X congrès pour affirmer que toute la ligne politique de ces dernières décennies était fausse et pour la critiquer. (…) Des militants d'États satellites (ont) condamné la soumission de leur pays et de leur part aux ordres du Kremlin. Mais comment l'actuelle direction collective a-t-elle réagi à ces premières manifestations démocratiques de la base du parti ? Les membres du parti qui ne se sont pas contenté de répéter les critiques exprimées par la direction et qui ont essayé d'aller plus loin dans l'analyse des fautes commises ont été stigmatisés (…) comme des éléments corrompus et dangereux et des ennemis du parti et du socialisme. Cela aussi c'est du stalinisme ! » (Jules Humbert-Droz, op. cit., p. 19) Les admonestations de la direction du PCUS purent certes freiner le mouvement de contestation en URSS, mais pouvaient-elles limiter l'« ébranlement » provoqué dans le mouvement communiste international par la remise en cause du stalinisme qui avait été sa référence, sa logique et son langage pendant trente ans ? Ce que le XX congrès ébranla, l'intervention soviétique en Hongrie achèvera souvent de le faire s'effondrer. En attendant cette seconde secousse, des communistes remettent un peu partout en cause ce qu'ils avaient jusque là adoré, affirmé ou soutenu. Dénonciation il y eut donc, mais sans grand effet (sinon celui, déjà considérable, de faire sortir des camps les centaines de milliers de déportés « nationaux » qu'on y avait entassés). Il faudra attendre le souffle de liberté apporté par le réformisme gorbatchévien pour que les Tatars de Crimée, les Allemands de la Volga, les Baltes, les Arméniens, les Géorgiens, les Tchétchènes, etc. osent publiquement, et massivement, exiger à la fois le respect de leurs droits nationaux et la répudiation de l'héritage stalinien. La « détente » à l'extérieur est une condition sine qua non de la « démocratisation » à l'intérieur - cette démocratisation rendant d'ailleurs cette détente possible. Les choix politiques du XX Congrès visaient l'une et l'autre, ce qui ne laissait pas de satisfaire les socialistes - même si, à l'instar de Humbert-Droz, cette satisfaction se teintait d'une prudence et d'une méfiance manifestes, voire d'une certaine incrédulité (ou d'une incrédulité certaine) quant aux chances d'une réforme du système soviétique qui n'en changerait pas les règles fondamentales de fonctionnement - sachant qu'un tel changement remettrait en cause le système lui-même : « Les « réformistes », ici, ne sont plus ceux que l'on croyait, et les plus anticommunistes d'entre les sociaux-démocrates ne se firent pas faute de clamer leur certitude que le système soviétique n'est pas réformable dans le respect de ses propres règles, et que seul un changement fondamental de ces règles (bref : une révolution) peut rendre crédibles les intentions affichées par la nouvelle direction du parti et de l'État ; a contrario, les « révolutionnaires » pro-soviétiques proclament leur confiance en la capacité du système soviétique de s'auto-réformer. Ce paradoxe posé, ajoutons que tous, « réformistes » et « révolutionnaires », pro- et anti-soviétiques, regardent ce qui se passe en URSS avec une attention passionnée. L'enjeu est en effet considérable, enjeu stratégique mais aussi enjeu théorique : il s'agit de la paix, mais aussi, pour reprendre les termes de Humbert-Droz, de « la réalisation du socialisme et de la liberté », et du contenu même que l'on va tenter de donner, concrètement, à ces termes. Humbert-Droz, encore : Nous ne considérons pas les décisions du XX congrès du Parti communiste de l'URSS comme un tournant fondamental et décisif de la politique de la Russie. Elles ne représentent qu'un premier pas, certes important, pour liquider le passé terroriste de Staline et inaugurer un certain relâchement de l'appareil policier. (…) Les forces du socialisme démocratique peuvent accélérer ou ralentir ce développement par leur attitude et leur politiques propres. Ce n'est pas en admirant tout ce que les Russes font ou promettent que les socialistes et le monde libre accéléreront ce développement, ce n'est surtout pas en faisant des partis communistes qui, aujourd'hui comme hier, vont chercher conseils et directives à Moscou, leurs alliés. (…) (Des) questions de principe (nous) séparent aujourd'hui comme hier des communistes : le principe de la démocratie et la conception fondamentale du socialisme et du parti. Jamais nous ne confondrons le capitalisme d'État (…) avec le socialisme. Cette confusion fut la grande falsification historique et la grande duperie de Staline. Àvec Marx, nous pensons que la société socialiste doit être une libre association des travailleurs dans laquelle l'État, en tant que domination des hommes, deviendra superflu et mourra. (…) Le socialisme ne signifie pas autre chose que la démocratie économique et sociale (qui) permettra une démocratisation de l'État et de la société (…) doit encore être créée et les chefs actuels (de la Russie) n'ont pas l'air de s'en rendre compte. (Jules Humbert-Droz, op. cit., p. 35-36) C'est ici, encore une fois de la nature même du régime et du système soviétiques dont il s'agit ; de son caractère « socialiste » ou non - et, puisque nous nous mouvons dans les catégories historicistes du marxisme, du parcours historique qui mena au stalinisme. Ce parcours nous apparaît comme une succession de réductions : l'histoire du mouvement révolutionnaire russe a ainsi comme une forme d'entonnoir, du plus large à ses débuts, lorsque ce mouvement pose la Rodnina (la patrie, la Russie entière) comme référence, au plus étroit à son terme, où tout finit par passer par l'Aparat (l'appareil du parti-État). La discipline stalinienne est à la fois collective et individuelle ; collective, elle s'impose à des organes dont on exige qu'ils exécutent avec zèle les ordres des organes supérieurs, de haut en bas de la pyramide du « centralisme démocratique » ; individuelle, elle s'impose à des hommes et des femmes dont on exige qu'ils remplissent des tâches conformément à la définition donnée par les « responsables », mais dont on attend en même temps qu'ils assument toutes les responsabilités d'un éventuel échec : le parti ne se trompe jamais, seules les personnes sont faillibles ; la politique du parti ne saurait être erronée, elle ne peut qu'être mal appliquée, ou malignement faussée, ou sabotée. L'autocritique des échecs ou des erreurs ne mettra plus jamais en cause, jusqu'au XX Congrès, le parti et sa direction - et encore le XX Congrès prit-il bien soin de distinguer le parti et sa direction, de disculper le premier des crimes de la seconde et d'attribuer à celle-ci, et personnellement à Staline et Beria, la responsabilités d'« erreurs » qui, dès lors, ne purent être attribuées ni à l'ensemble de la direction du parti, ni et encore moins au parti lui-même, et évidemment pas du tout au « système », le parti étant d'ailleurs considéré comme une « victime de Staline ». C'est par une logique stalinienne que l'on explique en 1956 le stalinisme : les crimes de la « période du culte » sont dus aux erreurs des uns, à l'incompétence des autres, à la folie de quelques-uns et aux trahisons et aux sabotages des « ennemis ». Responsables politiquement, les « organes » rendent les hommes responsables individuellement. À chaque défaillance réelle d'un organe du parti va correspondre la défaillance officielle d'un individu ou d'un groupe d'individus, parfois de l'ensemble des responsables de l'organe en question - mais sans que jamais celui-ci, en tant que structure, qu'élément de l'appareil du parti, soit contesté : Iejov, Iagoda, Beria (mais pas Dzerjinski) ont fauté, mais ni le NKVD, ni le Guépéou (et évidemment pas la Tcheka). Les structures pourront ainsi perdurer, lors même qu'elles auront été « purgées » de leurs dirigeants, de leurs cadres, voire d'une partie de leur personnel. Rien de moins marxiste, évidemment, que cette conception policière et bureaucratique des responsabilités, mais rien de plus efficace, du moins à court terme.

Synthèse

24 / 25 février 1956 : la clôture du XXe Congrès du PCUS Dans la nuit du 24 au 25 février 56, la lecture du fameux “rapport Khrouchtchev” devant les délégués du PCUS médusés, ne fait que confirmer ce que tout le monde savait depuis longtemps. Cependant, en dénonçant les crimes de Staline, Khrouchtchev détruit le mythe de l'infaillibilité du “socialisme scientifique, avenir radieux de l'humanité et énigme résolue de l’Histoire”. Le Communisme, considéré comme phénomène politico-religieux commencera décliner depuis ce jour jusqu’à l’effondrement final d'août 1991. La seule expansion qui demeurera sera celle de l'impérialisme soviétique dans son aspect purement militaire. Les conséquences directes seront triples : 1) l’insurrection hongroise (oct. 56) dont l’impitoyable répression-10.000 morts sous la direction de l’ambassadeur Andropov, éloignera du communisme nombre d’intellectuels occidentaux et de larges couches de l’opinion publique en Europe ; 2) L'arrivée au pouvoir de Gomulka en Pologne (l’Octobre Polonais) qui obtiendra la décollectivisation des terres et la restauration d’à peu près toutes les libertés religieuses (libération du cardinal-primat, enseignement religieux aux enfants, etc.). Même si le PC maintient sa pression sur l’Eglise Catholique, le socialisme “à la polonaise’’ représente la première brèche idéologique que l’Union Soviétique est obligée de tolérer dans son empire et sur laquelle elle ne pourra jamais revenir ; 3) La rupture sino-soviétique, d’abord sous la forme d’un conflit entre partis avant de devenir un conflit entre états. Dans un premier temps, le PC chinois refusera d’admettre la condamnation de Staline puis reprochera au PCUS sa compromission avec le “camp impérialiste”, notamment lors de la crise de Cuba. Ce conflit sera une donnée majeure des années 60 et aboutira à un quasi-renversement des alliances lors du voyage de Nixon à Pékin en février 1972.

Notes

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