Charles Théveneau de Morande

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Portrait de Théveneau de Morande, d'après une gravure du XIXe siècle Charles Théveneau, dit de Morande ou chevalier de Morande, est un libelliste, espion et journaliste polémique français né le 9 novembre 1741 à Arnay-le-Duc (Bourgogne) et mort à Arnay-le-Duc en 1805.
Charles Théveneau de Morande

Portrait de Théveneau de Morande, d'après une gravure du XIXe siècle Charles Théveneau, dit de Morande ou chevalier de Morande, est un libelliste, espion et journaliste polémique français né le 9 novembre 1741 à Arnay-le-Duc (Bourgogne) et mort à Arnay-le-Duc en 1805.

La jeunesse turbulente et la fuite en Angleterre

Charles est fils d'un procureur d'Arnay-le-Duc, notaire royal, Louis Théveneau et de Philiberte Belin. On lui connaît deux frères Lazare-Jean, dit Théveneau de Francy et Louis-Claude-Henry-Alexandre. Brouillé avec un père autoritaire, après des études de droit à l’université de Dijon, il repousse la profession paternelle avec l'ambition de vivre de sa plume. Il est conduit dans le régiment des dragons de Beaufremont en 1759« Un Capitaine de dragons, ami de mon père, fut prié sur la fin de 1759, de m'emmener avec lui : Et j'allai trotter à la plate longe, tourner à droite et à gauche, enfin j'appris à faire haut les armes, à mettre en joue, et à faire feu, comme tous mes camarades. » Charles Théveneau de Morande, Réplique de Charles Théveneau de Morande à J. P. Brissot : sur les erreurs et les calomnies de sa réponse…supplément de l’Argus patriote, Paris, Froullé, 1791. p 6 et Anne Gédéon de La Fite, Le Diable dans un Bénitier…, Londres, 1783, p 11. Il y demeure jusqu'à la paix de 1763. Repoussant toujours la carrière du barreau, il compose des épigrammes, courtise et se bat en duel. Sa famille obtient contre lui une première lettre de cachet pour y remédierRéplique, op cit., p 8. Libéré, il gagne alors Paris où il mène une vie de libertinage, entre larcins, jeu et proxénétisme, côtoyant des femmes entretenues et soudoyant de jeunes étrangersDiable dans un bénitier, op cit. p 11.». Il vit au-dessus de ses moyens et se dit « attaché au prince de Limbourg, aventurier notoire"De la Janière à Sartine" 17 février 1765, Archives de la Bastille, op cit., t. XII, p 475, 479, 484. Sur le prince de Limbourg voire ». On imagine qu'il adopte la particule à l'occasion. Le 17 février 1765, il est signalé au lieutenant général de police Sartine et « s'étant fait connaître pour un libertin crapuleux qui avait du mal vénérien et qui était dans les frictions », « coureur de filles », « brutal » et « mauvais sujet », il est écroué au Fort-l'ÉvêqueIdem, ibidem. Il est remis en liberté un mois plus tard. Mais sa conduite reste suspecte : il fréquente les maisons closes, y vole des montres. En mai 1768, après un nouveau scandale — il a tenté d'enlever une danseuse de l'Opéra, M Danezy — il regagne Fort-l'Évêque sous la pression de sa famille. Il tente de s'évader, est mis au cachot pour tapage et le 22 juillet 1768, il est transféré à la Maison des Bon-Fils d'Armentières où il demeure dix-huit mois dans une apparente tranquillitéIdem, ibidem.. À sa sortie guère assagi il distribue des écrits irrévérencieux à des grands seigneurs. L'un de ceux-ci adressé au duc de la Vrillière lui vaut une nouvelle lettre de cachetÉon de Beaumont à Broglie, 13 juillet 1773, Londres ; Archives des Affaires Étrangères, Correspondance Politique Angleterre, volume 502 / folio 177v. Ce document est aussi retranscrit par Emile Boutaric, Correspondance secrète inédite de Louis XV, op.cit. pp 356-358. La dernière strophe en donne le ton : :« Avancez, tristes victimes :Qui gémissez dans les fers ; :Sortez du séjour des crimes ; :Tous vos tombeaux sont ouverts :Armés de votre innocence :Ne craignez plus vos bourreaux. :Pour le bonheur de la France :Il n'est plus de Phélipeaux ».. Accablé de dettes, poursuivi par la police, il gagne Liège par la Champagne, de là Bruxelles puis Ostende afin d'y embarquer pour l'AngleterreThéveneau de Morande, Replique, op cit. p 7-8..

Les premières années londoniennes

Frontispice du Gazetier cuirassé Arrivé à Londres dans le plus grand dénuement en 1770, il fait la connaissance d'un couple de Français, le sieur et la dame de Courcelle, qui lui fournissent des anecdotes scandaleuses et l'encouragent à écrireÉon à Broglie, 13 juillet 1773 ; AAE CP Ang. 502/ f. 177v - 178r ; voir aussi pour les mêmes faits Le Diable, op cit. p 37.. Ainsi naît le Gazetier cuirassé vers les mois d'avril-mai 1771. Le 3 août 1771, l'ouvrage est à Paris, le censeur royal François-Louis Claude Marin le signale au duc d'Aiguillon alors à la tête du secrétariat d'État des affaires étrangèresMarin à Aiguillon, AAE CP Ang. 497 / f. 111v. S'il est un temps attribué au duc de Lauraguais, qui s'en irriteMémoire pour moi ; par moi Louis de Brancas, comte de Lauraguais ; à Londres, 1773, in-8. cité in Correspondance littéraire, avril 1773, p 178., la police de Paris comme les rédacteurs des Mémoires secrets savent que la « brochure est du sieur Morande ci-devant escroc à Paris, & qui ne l'est pas moins à Londres, puisqu'il passe pour constant qu'il a eu mille guinées pour la vente de cette rapsodie : les libraires de votre capitale n'eussent pas fait un pareil marché de dupeOp cit., XXI (addition), 1 septembre 1771, Extrait d'une lettre de Londres du 20 août 1771.. » Ce pamphlet fut l'un des grands succès de la littérature clandestine à la fin du . Dénonciation du “despotisme ministériel”, il fourmille d'anecdotes sur prétendues débauches mondaines et les scandales nobiliaires. Il offre ainsi l'image d'un royaume décadent. Catalogue de personnes insultées, jusqu'au roi et à madame du Barry, ses cibles privilégiés restent le chancelier Maupeou et le duc de la Vrillière dont des caricatures ornent le frontispice. Morande après la parution du Gazetier Cuirassé épouse une jeune Anglaise, Eliza Morande. Il entame une carrière de « brigandage littéraire », distribuant les libelles diffamatoires et se lançant dans des opérations de chantage. Il met ainsi à « composition d’argent plusieurs personnes riches à Paris par la crainte de sa plume » comme Collet de HautevilleÉon à Broglie, 13 juillet 1773 ; AAE CP Ang. 502/ f. 178r. ou encore ou François-Abel Poisson, comte de Marigny, frère de la marquise de PompadourSelon Pellepore, Morande le « fait trembler » « en le menaçant de révéler ses goûts contraire à la nature » (Diable, p 78). On sait par une lettre du duc de Broglie à Louis XV datée du 18 novembre 1773, que le chevalier cherchait dans ces années à s’emparer du manuscrit d’un libelle qui répond au titre du Pétangueule, contre feu la marquise et que Marigny cherchait à racheter (D. Ozanam et M. Antoine, Correspondance secrète du duc de Broglie, op cit., t. II, p 465). Il aurait ainsi menacé Voltaire en personne. Parmi les victimes du libelliste on trouve aussi Louis-Léon-Félicité, duc de Brancas, comte de Lauraguais résidant à Londres qui réduit au silence le libelliste et en reçoit amende honorable dans le London evening post du 26 novembre 1773Henri Doniol, Histoire de la participation..., op cit., t. I, p 379-448 et t. II, p 169 ; AAE CP Ang. 518 / f 81v (Eon à Broglie, 12 septembre 1776, Londres) ; AAE CP Ang. 518 / f 82r – 85v (Eon à Broglie, 12 septembre 1776, Londres).

Les Mémoires secrets d'une femme publique

Au mois de juillet 1773, Théveneau de Morande s'attaque alors à la favorite royale, madame du Barry, menaçant Versailles de la parution d'un nouveau libelle qui lui est dédié. Le comte de Broglie, responsable du Secret du roi, enjoint le chevalier d'Éon, confident du libelliste, de suivre ses démarches et d’en arrêter le coursEmile Boutaric, Correspondance secrète, op cit., p 356. Le titre seul de l'ouvrage nous est connu - les Mémoires secrets d’une femme publique ou recherches sur les aventures de Mme le comtesse du Barry depuis son berceau jusqu’au lit d’honneur, enrichis d’anecdotes et d’incidents relatifs à la cabale et aux belles actions du duc d’Aiguillon, car l’ouvrage, qui fit pourtant grand bruit, n’a jamais vu le jour. Annoncé dès le mois de juillet 1773 à Versailles par le maître d’hôtel du roiLouis-François Marie marquis Des Cars. Voir sur ce point, Correspondance secrète du duc de Broglie, t. II, p.2, 5, 65, 75, 420), il devait mobiliser l’attention de bien des acteurs : le ministère, le clan du Barry, le duc de Broglie et les agents de Londres, et cela, pendant près de dix mois. Après l'échec de plusieurs opérations de police, celle de Roche de Champreux et d'un certain Bellanger ou Béranger, pour enlever le libelliste, le gouvernement se résout à l'achat du libelle. Plusieurs négociateurs se présentent à commencer par le chevalier d'Eon, jusqu'au mois d'août 1774, puis Marie-Félix Guerrier de Lormoy, vraisemblablement dans le courant du mois de septembre 1774, porteurs de lettres du prince des Deux-PontsAAE CP Ang. 503 / f. 258r (Eon à Broglie, 12 décembre 1773). Voir aussi AAE MDF 1398 / f. 176 – 181r (Lormoy à Louis XVI, 1 septembre 1784).. Durant cinq mois, d’août 1773 à janvier 1774, la négociation des Mémoires secrets connaît un flottement certain. Se sentant menacé, Morande impose à ses interlocuteurs le versement d’une pension à vie. Au début du mois de janvier, l’édition du libelle est achevée, prêt à être répandu. L'heure est à la négociation. La mission échoit par décision royale à deux hommes : le comte de Lauraguais et BeaumarchaisAAE CP Ang. 505 / f. 32r (Lauraguais à Vergennes, 9 mars 1775) . Voir aussi AAE CP Ang. 506 / f. 101r (Aiguillon à son oncle, 28 juillet 1774, Verest). L'auteur réclame plus de mille louis pour le règlement de ses dettes qui s’élèvent à trente-deux mille livres. Pour le remboursement de l’édition, on négocie une pension à vie de quatre milles livres, réversible de moitié sur la tête de sa femme, du tiers sur celle de ses enfants, suivant les exigences du libelliste« Factum historique » d’Eon à Vergennes, 22 mai 1776, Londres, intitulé « Campagnes du sieur Caron de Beaumarchais en Angleterre, pendant les années 1774 – 1775 – 1776 », F. Gaillardet, Mémoires du chevalier d'Éon, op cit., t. II, p 182). Le 29 avril 1774, après avoir dressé un procès-verbal, une obligation par contrainte devant témoins, après avoir établi un contrat de vente des Mémoires, on détruit par la flamme l’édition complèteAAE CP Ang. Supplément 18/ f. 33r (Aiguillon à Beaujon, 18 avril 1774, Versailles) ; AAE CP Ang. 505 / f. 207r – v (le banquierVan Neck à Morande, 29 avril 1774, Londres, Contrat de négociations). Comme le souligne le comte de Moustier, ambassadeur français à Londres quelques années plus tard : « Au reste je désire que nous ne voyons plus dans le cas de jamais racheter ces infamies. Morande lui-même, le roué Morande, regrette d’avoir encouragé ces sortes d’ouvrages par les succès qu’il a eu de vendre le sienAAE CP Ang. 541 / 236v (Moustier à Vergennes, 23 mars 1783).. »

Le braconnier devenu garde-chasse

À partir de 1774, Théveneau de Morande devient l'agent de Beaumarchais à Londres. Il l'assiste dans la recherche des libelles comme dans son entreprise de soutien aux Insurgents américains. L'auteur du Mariage de Figaro prend d'ailleurs son jeune frère, Théveneau de Francy, à son service comme secrétaire. Morande, qui a des liens avec l'opposition britannique devient un interlocuteur du gouvernement français. Il informe l'ambassade des mouvements de la flotte et des séances du parlementSur ce point voir Gunnar et Mavis von Proschwitz, Beaumarchais et le Courier de l’Europe, op cit.. En particulier pour les questions d'espionnage pour le gouvernement, t. II, p 1009 - 1022, AAE CP Ang. 565 / f. 103 - 109 (Morande à Montmortin, 28 avril 1788). On trouve tous ces rapports dans les volumes suivants des Archives des Affaires Étrangères. Il favorise aussi des projets commerciaux pour le compte de la France comme l'établissement de Compagnies maritimes.. Parallèlement, il occupe une place de rédacteur au sein d’une gazette franco-anglaise, le Courier de l'Europe. Il y fait la connaissance de Brissot avec lequel il entretient de très mauvais rapports. Après la déclaration de guerre, Morande se montre plus discret et vit dans les environs de Londres. En 1784, l’ancien libelliste est recruté officieusement par l'ambassade avec laquelle il avait déjà participé l'année passée à l'opération infructueuse de l'inspecteur Receveur contre des libellistes. Il soumet à l'occasion un plan de police pour la ville de Londres qui intéresse vivement les plus hautes figures politiques du temps. C'est suite à cette collaboration qu'il se voit caricaturé par Anne-Gédéon La Fite de Pellepore dans le Diable dans un bénitier. Pour ses services d'espionnage pour le compte du comte de Moustier et d'Adhémar, il est blanchi par le gouvernement bien qu'il continue de produire des libelles comme la Gazette noire ou la Vie privée du très sérénissime prince, Mgr. le duc de Chartres, contre un libel diffamatoire (1784, Londres). Il facilite à l'occasion l'arrestation de Jacques Pierre Brissot, ainsi que des libellistes Anne-Gédéon La Fitte de Pellepore et Jean-Claude Fini, soi-disant comte de Chamorand.

Le directeur du Courier de l'Europe Le périodique avait cette orthographe particulière

À partir du mois de janvier 1784 et jusqu'en mai 179, Théveneau de Morande remplace Antoine Joseph Serre de La Tour à la direction de la gazette franco-anglaise le Courier de l'Europe. Il profite de cette nouvelle tribune pour servir les intérêts de Beaumarchais, exposer ses idées politiques et attaquer ses concurrents et ses adversaires de circonstances — qui sont souvent ceux de Beaumarchais ou du gouvernement. Ainsi, Simon-Nicolas-Henri Linguet, Mirabeau, Joseph BalsamoMa Correspondance avec M. le Comte de Cagliostro (à Hamburg , aux dépens de la société des Cagliostriens, 1786) et Calonne ont à se plaindre des certains articles au vitriol dus à la plume de Morande. Linguet est ancien ennemi du libelliste et concurrent de Beaumarchais dans l'édition des œuvres de Voltaire, il est attaqué dans les colonnes de la gazette. Mirabeau à quant à lui le malheur d'être le concurrent de Beaumarchais dans l'affaire de la Compagnie des Eaux de Paris. La cause de l'acharnement contre Cagliostro et contre Calonne est mêlée de motifs personnels et de la volonté de plaire à des membres du gouvernement. En janvier 1787, le rédacteur lance une série d'articles sous le titre de Lettres d’un voyageur dues à Morande où il défend le « principe sacré d'une liberté constitutionnelle »Courier de l'Europe, 9 juin 1791, cité par Gunnar von Proschwitz, in Jean Sgard (ed.), Dictionnaire des journaux, t. I, article p 291. Il développe dans ces années un programme politique réformateur en suivant de près la convocation des Étas-Généraux et les événements parisiens. Il apparaît alors dans un libelle d'Anne-Gédéon de Pelleport, les Bohémiens, sous le nom de Mordanes et comme chef d'une bande d'escrocs et de libellistes.

Retour en France dans la tourmente révolutionnaire

En mai 1791, Théveneau de Morande regagne Paris après vingt et un ans d'exil, vraisemblablement appelé par le comte de MontmorinParmi les témoignages dans ce sens, celui de Madame Roland le 18 juillet 1791 : « Montmorin paye l'Argus patriote, que rédige l'infâme Morande appelé de Londres pour continuer ici son métier de diffamateur de d'espion.» Lettres autographes de Madame Roland- adressées à Bancal-des-Issarts, Henriette Bancal-des-Issarts (ed.), Bruxelles, 1836. Il lance un nouveau périodique, Argus patriote qui défend les principes d'une monarchie constitutionnelle. Il y exprime sa méfiance vis-à-vis des « exagérateurs », porté par une méfiance plus générale pour les débordement populaires« Les reproches les plus sanglants que l'on ait pu faire au Courier de l'Europe ont porté sur ce que j'ai déploré le genre de mort de Berthier et de Foulon. S'ils étaient coupables de tous les crimes qu'on leur a imputés ; ils devaient périr ; mais leur supplice devait être un sacrifice, et on pas un outrage aux lois. Mes sentiments révolutionnaires ne franchiront jamais ces limites. », Charles Théveneau de Morande, Replique à Brissot,
op cit.'' p 26. Sa feuille, où il se définit comme un patriote royaliste, veut renvoyer dos à dos Royou et Brissot. Brissot, le vieil ennemi, est d'ailleurs la cible principale de ses attaques. Arrêté avant les massacres de septembre de 1792 à la Conciergerie, il est vite relâché. Il quitte alors la scène parisienne pour se faire élire juge de paix à Arnay-le-Duc où il « mourut riche et oubliéLouis-Sébastien Mercier, Paris pendant la révolution (1780-1798)- ou, Le nouveau Paris, Paris, 1862, Poulet-Malassis (ed.), t. II note 1 p 19 ».

Notes

Voir aussi

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