Jean-Marc Ferry

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Jean-Marc Ferry, philosophe français né en 1946, enseigne actuellement les sciences politiques et la philosophie à l'ULB (Bruxelles). Il est l'auteur de la principale traduction du philosophe allemand Jürgen Habermas en français (Théorie de l'agir communicationnel) et a exprimé le plus puissamment sa pensée philosophique dans Les puissances de l'expérience (Cerf, Paris, 1991). On peut le considérer comme un disciple de Jürgen Habermas, un disciple qui maîtri
Jean-Marc Ferry

Jean-Marc Ferry, philosophe français né en 1946, enseigne actuellement les sciences politiques et la philosophie à l'ULB (Bruxelles). Il est l'auteur de la principale traduction du philosophe allemand Jürgen Habermas en français (Théorie de l'agir communicationnel) et a exprimé le plus puissamment sa pensée philosophique dans Les puissances de l'expérience (Cerf, Paris, 1991). On peut le considérer comme un disciple de Jürgen Habermas, un disciple qui maîtrise une pensée puissante articulée autour de l'idée que l'identité humaine est tantôt narrative, interprétative, argumentative ou reconstructive. Cette pensée philosophique se prolonge sur le plan politique dans une réflexion sur l'Europe qu'il considère comme le lieu du post-national, soit cette possibilité que donne l'Union européenne aux nations qui la constituent de se confronter les unes aux autres de manière non-violente un peu comme Kant l'imaginait dans Vers la paix perpétuelle. Elles y conservent leur identité, la principale tâche de l'État qui est la transmission de "l'éducation légitime" (la culture propre à chaque nation enchâssée dans des savoirs plus universels). Cette vision politique de l'Europe est liée au concept de l'identité qui est en quelque mesure l'idée de réconciliation, travaillant à la fois sur le registre narratif (tourné vers soi, autocentré), argumentatif (décentré vers les "lois de la nuit", les "Droits de l'Homme"), qui est une manière de formuler philosophiquement ces processus de réconciliation dont les relations entre la France et l'Allemagne sont en quelque sorte le prototype. Dans l'identité reconstructive je me raconte (narration), mais en rapport avec ce que j'ai violé dans le registre argumentatif (argumentation), de telle sorte que ce mouvement vers moi est aussi mouvement vers l'autre (identité reconstructive).

Le problème de la vérité

A Paris, en juillet 1992, l'un des co-auteurs de cet article a interrogé Jean-Marc Ferry dans le cadre d'une interview (terminée) concernant le référendum sur le Traité de Maastricht. L'un des enregistreurs de secours ayant continué à tourner, on a pu recueillir ce petit dialogue qui, intuitivement, peut faire accéder à la pensée de Jean-Marc Ferry:

Un dialogue inédit

Question: Le fait de défendre une vérité tout en disant qu'elle n'est pas dogmatique, n'est-ce pas encore être dogmatique? Jean-Marc Ferry: J'ai l'impression que je me sens à l'aise avec mes prétentions à la vérité. Je n'ai pas le sentiment que je sois dans la situation de ne pouvoir rien dire d'une main sans devoir le retirer de l'autre main. Parce que, à partir du moment où il est convenu que nous pouvons nous tromper, et que la question n'est même pas que nous pouvons nous tromper, mais qu'à partir du moment où l'on parle et où l'on émet des propositions, elles sont pour d'autres qui peuvent dire oui ou non, qui peuvent y répondre, ces propositions sont critiquables, pragmatiquement, de fait, on peut les critiquer. Du fait qu'elles sont critiquables par principe, on doit penser qu'elles sont également révisables et faillibles; à partir du moment où cela est entendu, on n'est plus véritablement gêné pour déclarer avec aplomb ce que l'on pense. Quelle est la présupposition de celui qui dit: "Attention, je dis cela mais en même temps, je ne le dis pas."? On trouve cela même chez les plus grands. Qu'est-ce que cela présuppose? Quelqu'un qui est à la fois faillible et quelqu'un qui rectifie l'erreur qui consisterait à prétendre à la vérité. Cela suppose un dogmatisme dénié en quelque sorte, une position de surplomb tout à fait contradictoire avec les principes affirmés de la finitude. Il y a des gens pleins de scrupules qui ne peuvent pas parler sans dire: "Oui, je parle, mais je sais que ce que je dis est extrêmement critiquable". Alors, ils ouvrent une série de parapluies et ils assortissent leurs paroles d'un grand nombre de restrictions, et ils arrivent à se paralyser eux-mêmes et à ne plus pouvoir rien dire. Qu'est-ce que c'est que la présupposition d'un tel auto-contrôle? Qu'est-ce que la prétention de prendre la place de ceux qui ultérieurement - ou maintenant -, seraient susceptibles de dire: "Non, je ne suis pas d'accord"? Qu'est-ce que c'est cette volonté de maîtriser tout le processus historique? C'est cela qui est totalement contradictoire avec la modestie apparente."Philosophie.Logique. Argumentation. Syllabus du Cours de Philosophie. ISPFSE, Namur, 2006-2007 (manuscrit)

Les hommes se rencontrent, se parlent et ne se disent pas n'importe quoi

Cette phrase n'est pas nécessairement une citation littérale du philosophe mais elle résume en quelque mesure sa pensée sur la vérité. La réflexion part de la citation de Nietzsche : "Toute croyance, toute conviction qui tient quelque chose pour vrai est nécessairement fausse parce qu'il n'y a pas de monde qui soit vrai."(Cité in Les puissances de l'expérience Tome I p.144). On peut rejeter une telle proposition en faisant remarquer qu'elle n'est ni vraie ni fausse (sophisme d'Epiménide le crétois). Nous sommes donc contraints à affirmer que la vérité est possible, sans que pourtant cette possibilité de la vérité soit autre chose qu'une prétention. Sans la prétention à la vérité, la vie sociale se résumerait seulement, affirme Ferry à la sympathie de la satisfaction amoureuse ou de la convivialité gratuite… (ibidem, p.145). Ou de manière plus cauchemardesque à ce qu'est le monde des relations, le registe du discours entre les protagonistes de la pièce d'Ionesco La cantatrice chauve.

Ni scepticisme, ni dogmatisme

En ce sens la pensée de Ferry se situe sur un chemin de crête qui évite tant le dogmatisme que le scepticisme et sa forme contemporaine qu'est le nihilisme. Armé de mes dogmes, je suis dans l'incapacité de dialoguer avec autrui, je ne fais que lui transmettre ma pensée. Plongé dans le scepticisme je dois en arriver, si je suis logique avec moi-même, à refuser tout dialogue puisqu'il n'y a pas de monde qui soit vrai. D'où l'idée que les hommes se rencontrent, se parlent et ne se disent pas n'importe quoi. J'aborde autrui avec la prétention que ce je lui dirai pourrait, possiblement, valoir partout et toujours, mais, dans le même temps, je suis prêt à accepter que, par ses arguments - que je peux faire miens - il me persuade de l'inanité de ma position. Cela peut se rapprocher de la fameuse proposition de Jean Lacroix : "Il n'y a de dialogue véritable que si chacun des interlocuteurs éprouvent à un moment donné la tentation d'épouser le point de vue de l'autre." Par là on peut aussi comprendre ce qu'est l'identité reconstructive qui, tant sur le plan épistémologique que moral consiste à abandonner ma position pour rejoindre (ne serait-ce que sous la forme d'une "tentation"), celle de l'autre. C'est bien ce qui se passe dans les processus de réconciliation où, au lieu de m'enfermer dans l'identité narrative (autocentrée), je m'ouvre tout entier au point de vue de l'autre, soit victime de mes abus, soit adversaire philosophique.

Le geste emblématique de Brandt. L'identité postnationale

Le geste du Chancelier allemand Willy Brandt donne une idée de ce que peut être l'identité reconstructive entre les nations. Le 7 septembre 1970, à Varsovie, devant le mémorial élevé en l'honneur des combattants juifs du fameux ghetto, le chef de l'Allemagne, après avoir fleuri le monument met deux genoux en terre, reconnaissant ainsi une faute qu'il n'a pas commise (au nom de son peuple) et demandant un pardon dont il n'a pas besoin pour lui-même (mais pour son peuple). Er kniet für Deutschland. (Il s'agenouille pour l'Allemagne), geste qui, au-delà de l'apparente humilité, relève du calcul politique le plus légitime, réintégrant l'Allemagne, surtout du côté des pays de l'Est comme c'était nécessaire à cette époque, dans la famille des nations. Geste patriotique et même "nationaliste" dans une forme inhabituelle de nationalisme ou de patriotisme, mais qui est bien à caractériser de cette façon, certes un nationalisme ouvert et non-violent, tel que Jean-Marc Ferry l'imagine à travers ce qu'il appelle, en le rapprochant de l'identité reconstuctive le . La pensée de Ferry a influencé intellectuellement le nationalisme wallon Voir notamment Philippe Destatte, Jean-Charles Jacquemin, Françoise Orban, Denise Van Dam (textes rassemblés par...) Nationalisme et postnationalisme (Actes du colloque qui s'est tenu à Namur), Institut Jules Destrée et Facultés Notre-Dame de la Paix, Namur, 1995, de même que le rapport de la Wallonie avec l'Europe Emission Arguments de la RTBF, 1 mai 1994, animée par Jacques Baudouin, ou l'approche de ces questions par Philippe Van Parijs dans le cadre du séminaire Philosophe du patriotisme à l'Insttut Supérieur de Philosophie de l'UCL, Année académique 1993-1994. On peut aussi donner comme exemple la conférence donnée à Charleroi Identité postnationale et identité reconstructive dans le cadre d'un colloque organisé par la revue TOUDI le 18 juin 1996 , de même qu'une série d'entretiens parus dans cette revue et la revue République : en 1989, 1992, en 2000 (n° 36-37) . Enfin, Jean-Marc Ferry a participé au colloque Enseigner la Wallonie et l'Europe de la Fondation wallonne dont les actes ont été publiés sous ce titre et par la Fondation, à Louvain-la-neuve en 2001, sa contribution y portait le titre Idée d'une éducation postnationale (pp.47-55 du même ouvrage). .

Voir aussi

Communauté morale un article qui renvoie à une interview de Ferry où celui-ci discute des positions de John Rawls, des communautariens (Charles Taylor, Michael Walzer), d'Habermas sur la relation entre communauté et libéralisme, de même que sur l'État mondial. ===
Sujets connexes
Charles Taylor (philosophe)   Communauté morale   Emmanuel Kant   Ionesco   Jacques Baudouin   John Rawls   Jürgen Habermas   Michael Walzer   Nationalisme wallon   Philippe Destatte   Philippe Van Parijs   Philosophe   Traité de Maastricht   Université catholique de Louvain (Louvain-la-Neuve)   Université libre de Bruxelles   Vers la paix perpétuelle   Willy Brandt  
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