Homère

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Portrait d'Homère du « type d'Épiménide », d'après une copie romaine d'un original grec du conservé à la Glyptothèque de Munich (Inv. 273) Homère (en grec ancien / Hómêros) est réputé avoir été un aède (poète) de la fin du C'est le premier poète grec dont les œuvres nous sont parvenues. Il était surnommé simplement « le Poète » ( / ho Poiêtếs) par les Anciens. Victor Hugo écrivit à son propos dans William Shakespeare : « Le mo
Homère

Portrait d'Homère du « type d'Épiménide », d'après une copie romaine d'un original grec du conservé à la Glyptothèque de Munich (Inv. 273) Homère (en grec ancien / Hómêros) est réputé avoir été un aède (poète) de la fin du C'est le premier poète grec dont les œuvres nous sont parvenues. Il était surnommé simplement « le Poète » ( / ho Poiêtếs) par les Anciens. Victor Hugo écrivit à son propos dans William Shakespeare : « Le monde naît, Homère chante. C'est l'oiseau de cette aurore ». Le fait qu'il ait eu une existence réelle ou simplement qu'il représente une personnification tardive d'un éventuel auteur ou collectif semble aujourd'hui impossible à établir avec certitude. Cette question est abordée plus en détails dans cet article.

Biographie

Homère et son guide, par William Bouguereau (1874) La tradition veut qu'Homère ait été aveugle. Deux éléments dans les textes homériques appuient cette thèse. Tout d'abord, l'aède Démodocos, qui apparaît dans l'Odyssée pour chanter des épisodes de la guerre de Troie, est aveugle. Ensuite l'auteur de Hymne homérique à Apollon Délien (à l'époque attribué à Homère) déclare à son propre sujet : (« c'est un aveugle, qui réside à Chios la rocailleuse »)Vers 172. L'hymne est daté entre le milieu du et le début du . Martin P. Nilsson remarque cependant, dans Homer and Mycenæ (1933), que dans certaines régions slaves, les bardes sont rituellement qualifiés d'« aveugles ». La perte de la vue est supposée stimuler la mémoire. De plus, symboliquement, l'aveugle est, dans les civilisations antiques, celui qui voit l'invisible transcendant et ne peut voir le visible immanent. C'est une incarnation de l'idée d'inspiration divine. Tirésias ou Œdipe en sont représentatifs : le premier reçoit la cécité en malédiction et le don divinatoire en compensation. Le second perd la vue quand il se met à voir la vérité et accède à une forme de sainteté. Il est probable que la cécité d'Homère soit de ce type. Plusieurs villes ioniennes (Chios, Smyrne, Cymé ou encore Colophon) se disputent son origine. Lucien de Samosate (v. 120–ap. 180), dans son Histoire vraie (II, 20), fait d'Homère un Babylonien envoyé en otage (en grec / homêros) chez les Grecs, d'où son nom. Le philosophe et érudit Proclos (412–485) conclut la polémique dans sa Vie d'Homère, en disant que celui-ci fut avant tout un « citoyen du monde ». En fait, nous ne savons presque rien sur la vie d'Homère. Huit biographies anciennes nous sont parvenues, faussement attribuées à Plutarque et Hérodote : elles s'expliquent par l'« horreur du vide » des biographes grecs. Elles datent pour les plus vieilles de l'époque hellénistique et regorgent de détails aussi précis que fantaisistes, dont certains remontent à l'époque classique : il en ressort qu'Homère est né à Smyrne, a vécu à Chios et a trouvé la mort à Ios, une île des Cyclades. Son véritable nom est Mélesigénès ; son père est le dieu fleuve Mélès et sa mère, la nymphe CréthéisSelon Harpocration, le conte de Mélès et Créthéis est déjà discuté par Hellanicos, au On le trouve également dans les Images de Philostrate (VIII) .. Dans le même temps, Homère est également un descendant d'Orphée, ou un cousin, voire un simple contemporain du musicien, qu'il affronte dans une joute musicale. À signaler qu'une thèse récente, formulée par des auteurs anglo-saxons, postule que l'Odyssée aurait été écrite par une femme sicilienne du siècle (et dont le personnage de Nausicaa serait une sorte d'autoportrait) : le premier à avoir lancé l'idée est l'écrivain anglais Samuel Butler dans The Authoress of the Odyssey, en 1897. Cette conception a été reprise par le poète Robert Graves dans son roman Homer's Daughter et tout récemment, en septembre 2006, par l'universitaire Andrew Dalby dans son essai Rediscovering Homer (qui suggère que les deux épopées auraient été écrites par une femme) .

Œuvres

Les 7 premiers vers de l'Iliade On lui attribue la paternité de l'Iliade et de l'Odyssée. L'œuvre épique comique Batrachomyomachia (littéralement « la bataille des grenouilles et des rats », parodie de l'Iliade) et les Hymnes homériques lui sont également attribués, quoiqu'il soit communément admis que ce sont des œuvres dérivées ultérieures. De manière générale, dans l'Antiquité, le nom d'Homère était pratiquement équivalent à la poésie épique dans son ensemble, de même que celui d'Hésiode désignait toute forme de poésie didactique. De cette manière, on trouve fréquemment son nom accolé aux titres des épopées du Cycle troyen. Archiloque de Paros considérait qu'Homère avait écrit le Margitès, une œuvre comique. Hérodote (V, 37) rapporte que la « poésie homérique » fut bannie par Clisthène, tyran de Sicyone, à cause de ses références à Argos — ceci laisse supposer que le Cycle thébain était également considéré comme homérique. Hérodote lui-même s'interroge sur la paternité homérique des Épigones (IV, 32) et des Chants cypriens (IV, 32). Enfin, nombre d'auteurs antiques citent des vers qu'ils attribuent à Homère, mais qui ne figurent ni dans l'Iliade, ni dans l'Odyssée : Simonide de Céos (fr. 564 PMG), Pindare (Pythiennes, IV, 277-278), etc. Ce n'est qu'à partir de Platon et Aristote que l'attribution se limite aux deux épopées.

Composition des œuvres

Ingres, L'Apothéose d'Homère, 1827, musée du Louvre (Inv. 5417) Du fait des maigres informations dont nous disposons sur Homère, certains ont mis en question son existence même. Cette question remonte à l'Antiquité : « C’était la maladie des Grecs de chercher quel était le nombre des rameurs d’Ulysse ; si l’Iliade fut écrite avant l’Odyssée, si ces deux poèmes étaient du même auteur. » (Sénèque, De la brièveté de la vie) Plusieurs hypothèses ont été envisagées : il s'agirait là d'un seul auteur, de plusieurs auteurs ou d'un auteur ayant réuni et complété le travail de plusieurs auteurs. Au , l'abbé d'Aubignac (Conjectures académiques, 1715), puis Friedrich August Wolf (Prolegomena ad Homerum, 1795) posent la question de l'unité artistique des poèmes et affirment que les textes que nous avons sont l'œuvre d'un éditeur tardif. À partir d'eux se distinguent deux écoles : les unitaristes et les analystes. Les analystes, tels Karl Lachmann, cherchent à isoler un poème originel, œuvre d'Homère lui-même, d'additions postérieures ou d'interpolations, et soulignent les incohérences du texte, les erreurs de composition : par exemple, Pylémène, héros troyen, est tué au chant V avant de reparaître quelques chants plus loin ou encore Achille espère au chant XI une ambassade qu'il vient juste de renvoyer. Il est vrai aussi que la langue homérique (voir infra), pour ne parler que d'elle, est un ensemble composite mêlant des dialectes divers (ionien et éolien principalement) et des tournures d'époques diverses. Cette démarche était déjà celle des Alexandrins qui ont établi le texte (voir infra). Les unitaristes (Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff en particulier), au contraire, soulignent l'unité de composition et de style des poèmes, pourtant très longs (15 337 vers pour l'Iliade et 12 109 pour l'Odyssée) et défendent la thèse d'un auteur, Homère, qui a composé les poèmes que nous avons à partir de sources diverses existant à son époque. Les différences entre les deux poèmes peuvent s'expliquer par le changement entre un auteur jeune et le même, plus vieux, ou encore entre Homère lui-même et un continuateur de son école. Aujourd'hui, la plupart des critiques pensent que les poèmes homériques ont été composés lors d'une période de transition, au moment du passage d'une culture de composition et de transmission orale à une culture de l'écrit. l'Iliade aurait été composée en premier, vers la première moitié du , et l'Odyssée serait postérieure, de la fin du

Transmission des textes homériques

Transmission orale

Les textes homériques se transmirent longtemps par voie orale. Dans sa célèbre thèse, L'Épithète traditionnelle chez Homère, Milman Parry montre que les nombreuses formules « nom propre + épithète », telles que « Achille aux pieds légers » ou « Héra, la déesse aux bras blancs » obéissent à des schémas rythmiques précis qui facilitent le travail de l'aède : un hémistiche peut être aisément complété par un hémistiche tout fait. Ce système, qu'on ne retrouve que dans la poésie homérique, est caractéristique de la poésie orale (cf. épithète homérique). Parry et son disciple, Albert Lord, donnent ainsi l'exemple de bardes serbes de la région de Novi Pazar, analphabètes, capables de réciter de longs poèmes parfaitement versifiés, en utilisant ce type de formules rythmiques. Après avoir enregistré plusieurs de ces épopées, Lord s'aperçoit en revenant quelques années plus tard que les modifications apportées par ces bardes sont minimes.

De Pisistrate aux Alexandrins

Aristote devant le buste d'Homère, par Rembrandt (1653), Metropolitan Museum of Art Pisistrate, au , inaugure la première bibliothèque publique. Cicéron (De oratore, III, 40) rapporte que les deux récits épiques sont alors pour la première fois retranscrits, sur l'ordre du tyran athénien. Il promulgue une loi enjoignant à tout chanteur ou barde passant par Athènes de réciter tout ce qu'il connaît d'Homère pour les scribes athéniens, qui enregistrent chaque version et les réunissent en ce qui est à présent appelé l'Iliade et l'Odyssée. Des savants tels que Solon (qui s'était pourtant opposé à Pisistrate pendant sa campagne électorale) participent à ce travail. Le fils du tyran, Hipparque, ordonne que le manuscrit soit récité tous les ans à l'occasion de la fête des Panathénées, selon le dialogue Hipparque attribué à Platon. Les textes homériques sont alors écrits et lus sur des rouleaux de parchemin ou de papyrus, les volumina (d'où vient le français « volume »). Aucun rouleau intégral n'a été sauvegardé. Seuls subsistent des fragments, retrouvés en Égypte, dont certains remontent au L'un d'entre eux, Sorbonne inv. 255, contenant les chants IX et X, montre que, contrairement à ce que l'on pensait jusqu'alors :
- Le découpage des œuvres en 24 chants chacun, numérotés par les 24 lettres de l'alphabet ionien, est antérieur à l'œuvre des grammairiens alexandrins de l'époque hellénistique.
- Le découpage en chants ne correspond pas à une nécessité pratique (un chant par rouleau). Ensuite, les premiers à travailler à une édition critique des textes homériques sont les grammairiens alexandrins. Zénodote, premier bibliothécaire de la Bibliothèque d'Alexandrie, commence le travail de défrichage, tandis que son successeur Aristophane de Byzance établit la ponctuation du texte. Aristarque de Samothrace, successeur d'Aristophane, écrit des commentaires de l'Iliade et de l'Odyssée, et tente de différencier le texte attique, établi sur les ordres de Pisistrate, et les additions hellénistiques.

Des Byzantins à l'imprimerie

Au , les Romains répandent dans le bassin méditerranéen l'usage du codex, c'est-à-dire le livre broché répandu aujourd'hui. Les plus anciens manuscrits connus sous cette forme remontent au . Ils sont l'œuvre d'ateliers byzantins. C'est le cas par exemple du Venetus 454A, l'un des meilleurs manuscrits existant, qui permit en 1788 au Français Jean-Baptiste-Gaspard d'Ansse de Villoison d'établir l'une des meilleures éditions de l'Iliade. Au , l'érudit Eustathe de Thessalonique compile les commentaires alexandrins. Il ne retient que 80 corrections sur les 874 établies par Aristarque de Samothrace. En 1488 est imprimée la version princeps des œuvres à Florence.

La langue homérique

Homère, par Philippe-Laurent Roland, musée du Louvre La langue homérique est d'abord une langue de l'épopée, déjà archaïque au , et encore davantage au moment de la fixation du texte, au . Avant ce moment, d'ailleurs, certains de ces archaïsmes ont été remplacés, introduisant ainsi dans le texte des atticismes. Parfois, la métrique de l'hexamètre dactylique permet de retrouver la forme initiale, ainsi que d'expliquer certaines tournures. C'est par exemple le cas pour le digamma , disparu dès le , encore utilisé chez Homère pour des questions de scansion, même s'il n'est ni écrit ni prononcé. Ainsi du vers 108 du chant I de l'Iliade : L'emploi concurrent de deux génitifs, l'archaïque en -οιο et le moderne en -ου, ou encore deux datifs pluriel (-οισι et -οις) montrent que l'aède pouvait alterner à son gré formes archaïques et modernes : « la langue homérique est un mélange de formes d'époques diverses, qui n'ont jamais été employées ensemble et dont la combinaison relève d'une liberté purement littéraire » (Jacqueline de Romilly). Mieux encore, la langue homérique combine différents dialectes. On peut écarter les atticismes, transformations rencontrées lors de la fixation du texte. Il reste deux grands dialectes, l'ionien et l'éolien, dont certaines particularités sont manifestes pour le lecteur : par exemple, l'ionien utilise un êta (η) là où l'ionien-attique utilise un alpha long , d'où les noms « Athéné » ou « Héré » au lieu des classiques « Athéna » et « Héra ». Cette « coexistence irréductible » des deux dialectes, selon l'expression de Pierre Chantraine, peut s'expliquer de diverses façons :
- composition en éolien, puis passage en ionien ;
- composition dans une région où les deux dialectes sont également utilisés ;
- libre choix de l'aède, comme pour le mélange des formes d'époques différentes, souvent à cause de la métrique. De fait, le dialecte homérique est une langue composite qui n'a jamais existé que pour les poètes, qui n'a jamais été réellement parlée, ce qui accentue la rupture créée par l'épopée avec la réalité du quotidien. Plus tard, bien après Homère, les auteurs grecs vont imiter ces homérismes précisément pour « faire littéraire ». Voir dialecte homérique.

Homère historien ?

Reconstruction du monde de L'Odyssée, d'après A. et M. Provensen dans J. Werner Watson, L'Iliade et L'Odyssée, 1956 Les auteurs de l'Antiquité pensaient qu'Homère chantait des événements ayant réellement existé, et que la guerre de Troie avait vraiment eu lieu. Ils faisaient leur la remarque d'Ulysse à l'aède Démodocos (Od., VII, 489–491) : « Tu chantes avec un grand art le sort des Grecs, Tout ce qu'ont fait, subi et souffert les Argiens, comme un qui l'eût vécu, ou tout au moins appris d'un autre ! » (trad. Philippe Jaccottet) Au encore, c'est pour retrouver les sites décrits par l'épopée qu'Heinrich Schliemann lance ses fouilles en Asie Mineure. Quand il met au jour les ruines d'une ville appelée Troie, puis celles de Mycènes, on pense que ce que raconte Homère est prouvé : on aurait retrouvé le masque d'or d'Agamemnon, le bouclier d'Ajax, la coupe de Nestor, etc. On identifie la société décrite par l'aède à la civilisation mycénienne. Rapidement, les découvertes sur cette civilisation (au premier chef, le déchiffrement du linéaire B) remettent en cause cette thèse : la société achéenne ressemblait plus aux civilisations mésopotamiennes, administratives et bureaucratiques, qu'à une aristocratie de guerriers, sans État. Jacqueline de Romilly explique ainsi : « entre les documents soudain révélés et le contenu des poèmes, il n'y a pas un lien beaucoup plus étroit qu'entre la Chanson de Roland et des actes notariés de l'époque de Roland » (Homère, 1999). Moses Finley, dans Le monde d'Ulysse (1969), affirme que la société décrite, hors quelques anachronismes, a vraiment existé : ce sont les « siècles obscurs », ceux du et du , situés entre la civilisation de Mycènes et le début de l'âge des cités . Ainsi, il écrit dans « Les Siècles obscurs et les poèmes homériques » (Les Anciens Grecs, 1971) : « Tout se passe donc comme si la volonté archaïsante des bardes avait été en partie couronnée de succès : bien qu'ils aient perdu presque tout souvenir de la société mycénienne, ils demeuraient assez en retard sur leur temps pour peindre avec quelque exactitude les siècles obscurs, dans leurs débuts plus qu'en leur fin — tout en laissant toujours subsister des fragments anachroniques, survivances mycéniennes d'une part, notations contemporaines de l'autre. » La position de Finley est aujourd'hui également remise en question, en grande partie à cause des fameux anachronismes, montrant des traits datant du :
- ébauche de la phalange (Il. XVI, 215–217) : « Ainsi ajustaient-ils casques et boucliers bombés. Écus, casques et hommes se pressaient l'un contre l'autre, Et quand ils se penchaient, les casques chevelus heurtaient Leurs splendides cimiers, tant ils se tenaient serrés. » (trad. Frédéric Mugler)
- utilisation incohérente des chars : les héros partent sur leur char, en sautent et se battent à pied. Le poète sait que les Mycéniens utilisaient des chars, mais ne connaît pas leur utilisation à l'époque (combat char contre char, utilisation des javelots), et calque l'utilisation des chars sur celle des chevaux à son époque (transport à cheval jusqu'au lieu de la bataille, combat à pied) ;
- utilisation du bronze et du fer : le sujet se passe en plein âge du bronze, et les armes des héros sont effectivement faites de ce métal. Mais Homère donne à ses héros un « cœur de fer », et parle dans l'Odyssée (IX, 390–395) du bruit fait, dans la forge, par une hache de fer que l'on trempe. D'autres usages issus d'époques différentes montrent qu'à l'instar de la langue d'Homère, le monde homérique n'a jamais existé en tant que tel. C'est un monde composite et poétique, tout comme la géographie du périple d'Ulysse.

Notes

Voir aussi

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