Tirésias

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Tirésias apparaît devant Ulysse pendant le sacrifice, Heinrich Füssli, 1780-1785, Graphische Sammlung der Albertina (Vienne) Dans la mythologie grecque, Tirésias (en grec ancien / Teiresías) est un devin aveugle de Thèbes. Fils d’Évère, lui-même fils du Sparte Udée, et de la nymphe Chariclo, Tirésias a deux filles, Manto et Daphné. Il est avec Calchas, l'un des deux devins les plus célèbres de la mythologie grecque.
Tirésias

Tirésias apparaît devant Ulysse pendant le sacrifice, Heinrich Füssli, 1780-1785, Graphische Sammlung der Albertina (Vienne) Dans la mythologie grecque, Tirésias (en grec ancien / Teiresías) est un devin aveugle de Thèbes. Fils d’Évère, lui-même fils du Sparte Udée, et de la nymphe Chariclo, Tirésias a deux filles, Manto et Daphné. Il est avec Calchas, l'un des deux devins les plus célèbres de la mythologie grecque.

Origines du don de prophétie

Tirésias ne naît pas devin et aveugle. Son pouvoir et sa cécité résultent de sa rencontre avec les dieux. Il existe différentes versions de ce mythe.

Le bain d’Athéna

Selon la version de Phérécyde d'Athènes que l'on retrouve dans la Bibliothèque d’Apollodore, Tirésias, adolescent, surprit Athéna se baignant nue dans la fontaine Hippocrène sur le Mont Hélicon. La déesse, dont la chasteté est absolue, vit comme une atteinte à sa pudeur cette indiscrétion de Tirésias. « Athéna lui mit alors les mains sur les yeux et le rendit aveugle » (Apollodore III, 6, 7). Comme la nymphe Chariclo, mère de Tirésias, fait partie du cortège divin, elle supplie Athéna de rendre la vue à son fils. La déesse refuse mais consent à alléger sa sentence. « Elle lui purifia les oreilles, et cela lui permit de comprendre parfaitement le langage des oiseaux ; puis elle lui donna un bâton de cornouiller, grâce auquel il marchait comme les gens qui voient » (Apollodore III, 6, 7). Athéna lui concéda également une vie plus longue que le commun des mortels et le pouvoir de garder ses dons aux Enfers. Cette version est également présente dans l'œuvre de Callimaque (Hymne V, Pour le bain de Pallas, 120-130) et dans celle de Nonnos de Panopolis (Les Dionysiaques, V, 337).

La métamorphose de Tirésias

La deuxième version sur l'origine des dons de Tirésias nous vient d'Ovide. Alors que Tirésias se promenait en forêt, il troubla de son bâton l'accouplement de deux serpents. Aussitôt, il fût transformé en femme. Tirésias resta sous cet apparence pendant 7 ans. La huitième année, il revit les mêmes serpents s'accoupler. « Si quand on vous blesse, dit-il, votre pouvoir est assez grand pour changer la nature de votre ennemi, je vais vous frapper une seconde fois. » (Les Métamorphoses, III, 316-338). Et, ainsi, Tirésias redevint un homme. Quand Zeus prétendit que la femme prenait plus de plaisir que l'homme à l'acte sexuel et que son épouse Héra prétendit le contraire, les dieux demandèrent l'avis de Tirésias qui avait l'expérience des deux sexes. Tirésias se rangea de l'avis de Zeus. Et Héra, « plus offensée qu'il ne convenait de l'être pour un sujet aussi léger, condamna les yeux de son juge à des ténèbres éternelles » (Les Métamorphoses, III, 316-338). Zeus ne pouvait aller à l'encontre de la décision d'Héra, alors, pour compenser sa cécité, il offrit à Tirésias le don de divination et une vie longue de sept générations. La Bibliothèque d'Apollodore, d'après Hésiode, rapporte un récit semblable.

La jeune fille et Apollon

La dernière version est rapportée par l’évêque du Eustathe de Thessalonique : dans son commentaire de l’Odyssée, il rapporte un récit attribué à Sostratos. Ce récit, qui aurait son origine dans une élégie hellénistique, raconte que Tirésias naquit de sexe féminin. Toute jeune fille, elle suscita le désir d’Apollon, et le dieu, en échange de ses faveurs, lui enseigna la musique. Cependant, devenue adulte, Tirésias se refusa à Apollon. Celui-ci la métamorphosa alors en homme pour qu’à son tour elle ressente l’emprise d’Éros. A partir de cette première métamorphose et après avoir été l’arbitre de la querelle opposant Zeus à Héra sur la question du plaisir dans l’acte sexuel, Tirésias ne subit pas moins de six passages d’un sexe à l’autre.

Biographie

Prédictions pour Héraclès

La naissance de Tirésias le lie de façon intime à la terre de Béotie, ainsi qu’à la fondation de la ville de Thèbes, où il passera la majorité de sa vie. Pausanias décrit ainsi les différents lieux qui conservent sa mémoire au ap. J.-C. (cf. le Livre IX Béotie, par exemple en 16, 1 ; 18, 4 ; 19, 3 ). Apollodore (II, 61, 8-9 ) quant à lui rapporte qu’Amphitryon consulta le devin pour percer le mystère de l’« imposteur » qui avait partagé le lit de sa femme pendant son absence, en prenant son apparence. Par ailleurs, deux grands poètes, Pindare et Théocrite, ont traité ce motif de la naissance d’Héraclès : leurs œuvres respectives font mention d’une intervention différente du devin Tirésias à l’occasion de la naissance du héros. La première Néméenne de Pindare était destinée à la célébration du vainqueur d’une course de chars à ces jeux : ses qualités et sa sagesse sont ainsi comparées à celles d’Héraclès, dont le poète entreprend de chanter la destinée extraordinaire. Après les premiers exploits du nouveau-né, qui terrasse les serpents envoyés par la vindicative Héra, Amphitryon, le beau-père mortel d’Alcide, à la fois étonné et attristé par sa force et son courage hors normes, consulte son illustre voisin : le devin va ainsi se faire l’interprète du destin du demi-dieu, de ses futurs exploits, ainsi que de l’immortalité qui lui est promise, auprès de son père (Néméenne I, v. 65-72 ). Théocrite, dans sa vingt-quatrième Idylle, après avoir narré, dans un récit qui commence ex abrupto, le premier exploit du jeune héros, rapporte la prédiction, par le devin Tirésias, de sa gloire future. La fin du poème décrit l’extraordinaire éducation du fils de Zeus (Idylle XXIV, cf. en particulier les v. 63-102 ).

Le devin officiel de Thèbes

La tragédie grecque met en scène différents épisodes de la biographie de Tirésias ; tous cependant appartiennent à la période où le devin exerce des fonctions officielles dans la ville de Thèbes. Chronologiquement le premier épisode de cette période mis en scène dans la tragédie l’est par Euripide dans Les Bacchantes. La pièce a pour contexte l’instauration violente du culte de Dionysos à Thèbes : le devin est un des rares personnages officiels à prendre parti en faveur du nouveau dieu (v. 170-369 ). Cet épisode est aussi raconté par Nonnos de Panopolis dans ses Dionysiaques au V siècle après J.-C. (chant XLV, v. 52-218). Un autre épisode de la vie de Tirésias est mis en scène dans Œdipe roi de Sophocle : par rapport aux Bacchantes, nous avançons donc de quatre générations dans le temps mythologique. La peste s’est abattue sur Thèbes : Créon, le beau-frère d’Œdipe, rapportant la réponse de l’oracle de Delphes, révèle qu’il faut purifier le pays de la souillure produite par le meurtre de l’ancien roi Laïos. Tirésias est alors mandé par le roi afin qu’il dénonce le meurtrier. Le devin va pourtant répondre aux demandes pressantes du roi par un refus systématique. La violente dispute qui s’ensuivra le poussera pourtant à révéler, de façon voilée, les origines réelles de la souillure de Thèbes ainsi que les lourdes menaces qui pèsent sur Œdipe (v. 297-462 ). Suivant la chronologie mythique, ce sont Les Phéniciennes d’Euripide qui font immédiatement suite à Œdipe roi. Une fois Œdipe déchu du trône, ses fils Étéocle et Polynice décident de se partager le pouvoir, chacun acceptant de régner sur Thèbes alternativement pendant un an. La malédiction d’Œdipe pèse cependant sur eux : leur père les a en effet maudits et voués à s’entretuer, après qu’ils l’eurent séquestré dans le palais . Ainsi, le conflit éclate dès la première année : Étéocle, tyran avide de pouvoir, refuse de rendre le trône. Polynice, avec l'aide des Sept chefs, assiège sa propre cité. Les Thébains remporteront pourtant la guerre grâce aux prophéties de Tirésias, qui révélera la nécessité d'offrir en sacrifice le fils de Créon, Ménécée (v. 834-959). La victoire cependant ne fut acquise qu’au prix d’un duel fratricide, celui des deux fils d’Œdipe. Créon, nouveau roi de Thèbes, décide alors faire des funérailles solennelles à Étéocle, mais interdit de donner à sépulture au « traître » Polynice, conformément aux ordres donnés par Étéocle avant de mourir. Antigone, héroïne de la pièce de Sophocle du même nom, par respect pour les honneurs sacrés dus aux morts, brave l’interdit en recouvrant le cadavre de terre et en accomplissant les rites funèbres. Quand Tirésias entre en scène, c'est pour faire respecter par Créon les immuables lois divines : il révèle ainsi pleinement son rôle de conseiller politique secondant le chef de l’État. Cependant, face aux révélations de Tirésias, la nature colérique et autoritaire du tyran va rapidement reprendre le dessus. À celui qui tente de le raisonner et de lui faire voir les menaces qui pèsent sur sa tête, Créon répond par des insultes. Le devin se retire donc, annonçant les châtiments imminents des dieux (v. 988-1098 ).

Sa mort ?

Ulysse aux Enfers consultant l'esprit de Tirésias, cratère en cloche lucanien du Peintre de Dolon, , Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale de France La version du mythe de Callimaque nous a appris que Tirésias avait obtenu d’Athéna la faculté surnaturelle de conserver son esprit après la mort. C’est en effet pourvu de ce don qu’il fait son apparition dans la Nekuia, un épisode de l’Odyssée : Ulysse le fait venir du royaume des morts, un oracle du devin étant, pour le fils de Laërte, le seul moyen de savoir comment rentrer chez lui. Le héros, sur les conseils de Circé, accomplit les libations et sacrifices d’usage nécessaires pour entrer en contact avec les âmes des défunts : le sang des victimes sacrifiées, coulant dans la fosse, fait monter de l’Hadès les âmes des morts qui souhaitent s'en abreuver : ce n'est qu'après en avoir bu qu'elles pourront converser avec Ulysse. L’ombre de Tirésias doit cependant boire la première, comme s’il disposait encore d’une certaine prééminence dans l’Hadès : il est en effet présenté par Circé comme « l’aveugle, qui n’a rien perdu de son esprit » (X, 492), tandis que les autres âmes sont considérées comme les « têtes sans force des morts » (XI, 29). Enfin, Tirésias est décrit comme « tenant un sceptre d'or » (XI, 90), tel un symbole du pouvoir qui lui a été reconnu. Bénéficiant ainsi de cette faveur exceptionnelle, il peut encore dire ce qu'ont résolu les dieux et prédire à Ulysse toutes les embûches qui l’attendront pour son retour. Après avoir expliqué la cause de la haine du dieu des mers Poséidon, qui pourchasse Ulysse et ses compagnons pour avoir aveuglé son fils le Cyclope, le devin prodigue ses conseils dont celui de respecter à tout prix les troupeaux du Soleil. D’autre part, il annonce au héros que le massacre des prétendants, qui déshonoraient sa maison, ne sera pas pour lui l’aventure ultime : Ulysse devra encore repartir jusqu’à ce qu’il rencontre une peuplade ignorant la mer, et faire un sacrifice à Poséidon. Cependant, malgré l'aide de Circé et de Tirésias, Ulysse ne parviendra pas à éviter l'île d'Hélios, où ses compagnons compromettront définitivement leur chance de retour à Ithaque. Seul Ulysse reviendra dans son île, auprès de Pénélope, à laquelle il contera son étrange rencontre avec le devin « mort » (XXIII, 323). Si la mort « spirituelle » du devin n’est, de fait, pas attestée, sa mort « physique », quant à elle, connaît plusieurs versions. Tous les auteurs s’accordent cependant pour dire qu’elle a eu lieu pendant la prise de Thèbes par les Épigones, les fils des Sept chefs qui avaient participé à la première expédition contre la cité béotienne. Apollodore (III, 84) prétend que le devin s’enfuit hors de la ville avec les rescapés thébains, et fait halte en leur compagnie près de la source Tilphoussa : le vieil homme y meurt pour avoir bu l’eau trop froide de la source. Pausanias (IX, 33, 1) déclare que le devin, ainsi que sa fille Manto, restés à l’intérieur de la ville, sont faits prisonniers par les Argiens qui décident de les envoyer à Delphes, pour y être consacrés à Apollon : le grand âge de Tirésias ne lui permet cependant pas d’accomplir la totalité du trajet, et il meurt près de la source Tilphoussa. Enfin, un passage de la Mélampodie nous a transmis l’ultime prière que le devin adressa à Zeus : il y évoquait particulièrement son savoir et sa vie s'étendant sur sept générations, précisant ainsi le don que le poème de Callimaque imputait à Athéna.

Évocations artistiques

- "La Terre vaine" (The Waste Land), poème de T.S. Eliot (1922).
- "La Machine infernale", pièce de Jean Cocteau (1934).
- "Les Mamelles de Tirésias", œuvre lyrique écrite en 1947 par le compositeur Francis Poulenc sur un texte de Guillaume Apollinaire.
- "Œdipus Rex", opéra-oratorio de Igor Stravinski.
- "The Cinema Show", chanson du groupe Genesis tirée de l'album Selling England by the Pound (1973).
- Tiresia, film de Bertrand Bonello (2003).
- "Tirésias", BD en deux tomes paru en 2001, réalisée par Christian Rossi et Serge Le Tendre.
- "Tirésias", texte de Marcel Jouhandeau, in Ecrits secrets (III).
- "Tirésias et autres poèmes choraux", recueil de Yánnis Rítsos.

Sources

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- (III, 317).
- (Néméennes).
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- Théocrite, Idylles (24).

Voir aussi

Article connexe

- Oracle grec

Bibliographie

Mythologie

- Pierre Grimal, Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, P.U.F., 1951, 5e réédition en 1976.
- Joël Schmidt, Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, Larousse, 1985.

Œuvres critiques

- Luc Brisson, Le Mythe de Tirésias. Essai d’analyse structurale, Brill, Leiden, 1976.
- Claude Calame, Poétique des mythes dans la Grèce antique, Hachette Université, coll. « Langues et civilisations anciennes », Paris, 2000.
- Marie Delcourt, Hermaphrodite. Mythes et rites de la bisexualité dans l’Antiquité classique, P.U.F., 1958.
- Robert Flacelière, Devins et oracles grecs, P.U.F., coll. « Que sais-je » (939), Paris, 1961.
- Nicole Loraux, Les Expériences de Tirésias. Le Féminin et l'Homme grec, Gallimard, N.R.F. Essais, 1989. ===
Sujets connexes
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