Cunéiforme

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Cunéiforme Le cunéiforme est une des plus anciennes formes d'écriture. Il est issu du plus ancien système d'écriture au monde, mis au point en basse Mésopotamie vers 3400-3500 avant J.-C. Au départ linéaire, cette écriture est progressivement devenue cunéiforme. Le nom cunéiforme signifie « en forme en coins » (latin cuneus), à cause de la forme du stylet utilisé (mais on parle souvent de « clou »). Le cunéiforme était principalement écrit avec un cala
Cunéiforme

Cunéiforme Le cunéiforme est une des plus anciennes formes d'écriture. Il est issu du plus ancien système d'écriture au monde, mis au point en basse Mésopotamie vers 3400-3500 avant J.-C. Au départ linéaire, cette écriture est progressivement devenue cunéiforme. Le nom cunéiforme signifie « en forme en coins » (latin cuneus), à cause de la forme du stylet utilisé (mais on parle souvent de « clou »). Le cunéiforme était principalement écrit avec un calame en roseau sur des tablettes d'argile. Par ailleurs, en anatomie, les cunéiformes sont trois os du tarse nommés ainsi pour leur forme.

Aspects matériels

La Mésopotamie étant une région pauvre en matériau, ses habitants n'avaient pas un vaste choix d'instruments utilisables pour écrire. C'est l'argile et le roseau, abondants dans le sud, qui devinrent les matériaux privilégiés pour cela. A partir de l'argile, on confectionnait une tablette de taille et de forme voulue, sur laquelle on écrivait, avant de la faire sécher au soleil pour la durcir ou, au mieux, de la cuire pour obtenir une meilleure solidité (l'argile cuit étant très dur à casser). Souvent, les tablettes anciennes étaient recyclées. On les remodelait en effaçant les inscriptions antérieures puis on les réutilisait. Cela est du au fait que l'argile de qualité était assez difficile à trouver. Cela pose donc un problème pour les sources, puisque de ce fait, un site livre généralement des archives datant de quelques années avant la destruction ou l'abandon, mais pas plus, puisque les tablettes plus anciennes ont étés réutilisées. Les tablettes qui nous sont parvenues sont de plus celles qui ont étés cuites, car sinon l'argile se dégrade au cours du temps. Pour que l'argile ait cuit, il faut généralement que le site ait été ravagé par un incendie (dû à un accident ou plus souvent à une destruction). Calames, de forme arrondie et en biseau L'instrument utilisé pour écrire est le calame, un morceau de roseau pointu ou arrondi au départ, puis qui est par la suite taillé en biseau, ce qui donnera aux écritures mésopotamiennes un aspect cunéiforme : on plante d'abord la pointe, ce qui donne la forme de clou, puis on trace éventuellement une ligne à la suite (certains signes étant composés de clous simples). En sumérien, on parle de « triangle », SANTAK (santakku en akkadien). D'autres matériaux pouvaient servir de supports pour des inscriptions cunéiformes. Certains textes étaient rédigés sur des surfaces en cire supportées par des tablettes en bois ou en ivoire, seul ce dernier matériau ayant résisté aux assauts du temps et nous informant sur cette autre support d'écriture (c'est le cas à Hattusha, ou dans les capitales assyriennes). On inscrivait également des poteries, briques (en argile ou quelquefois en pierre) d'édifices, objets en métal, rochers naturels. Il fallait dans ces deux derniers cas travailler la matière avec une pointe en fer. Il s'agit donc de gravures, réalisées par des spécialistes, les lapicides, qui ne comprenaient pas tous le cunéiforme, mais recopiaient le texte à partir d'un brouillon rédigé par un scribe.

Historique

Apparition de l’écriture

Kish. L’écriture apparaît au Proche-Orient, vers 3300-3400 av. J.-C. H. J. Nissen, P. Damerow et R. K. Englund, Archaic Bookkeeping, Chicago, 1993 ; J.-J. Glassner, Écrire à Sumer : l'invention du cunéiforme, Seuil, 2001, quelque part dans le sud de la Mésopotamie, sans doute à l’initiative de populations sumériennes, vu qu’elle présente des caractéristiques qui s’adaptent à la structure de cette langue. Les premières formes d’écriture attestées ne sont cependant pas cunéiformes, mais linéaires, que ce soit l’écriture mésopotamienne, ou le proto-élamite, même si on emploie déjà les tablettes d’argile comme support.

Développement et affirmation de la graphie cunéiforme

Tablette en cunéiforme archaïque retrouvée à Shuruppak, milieu millénaire. La graphie de l’écriture mésopotamienne (le proto-élamite étant resté linéaire) devient cunéiforme vers le milieu du III millénaire (Dynastique archaïque III), quand au lieu de tracer des traits linéaires on choisit d’appliquer la tête du calame de roseau, instrument servant à écrire sur les tablettes d’argile, qui est de forme triangulaire, avant de tracer un trait constituant le caractère que l’on veut écrire. C’est sans doute parce qu'elle est pratique, plus simple à écrire sur de l'argile qu'une écriture linéaire, que cette forme se répand. Elle connaît un tel succès qu’elle est finalement reprise dans les inscriptions monumentales (longtemps restées linéaires), qui adoptent alors une graphie proche de celle des tablettes d’argile (mais souvent plus soignée), progressivement au cours des deux derniers siècles du III millénaire.

Extension géographique

L’écriture cunéiforme est d’abord développée dans le sud de la Mésopotamie, pour écrire le sumérien et l’akkadien. Elle a été ensuite employée en Syrie, comme l’atteste le fait que l’éblaïte est écrit en cunéiforme, puis aussi en élamite, où elle a supplanté la variante écrite locale, qui survit jusqu’à la fin du III millénaire sous la forme dite « élamite linéaire ». C’est à peu près de la même période que date la première attestation de texte cunéiforme écrit en hourrite. Au début du II millénaire, le cunéiforme est répandu du Plateau iranien (Suse) jusqu’à la Méditerranée (Ougarit, Qatna), de Palestine (Hazor) jusqu’en Anatolie (Hattusha). La langue dominante est alors l’akkadien. Les langues indo-européennes d’Anatolie, hittite, louvite et palaïte, ainsi que le hatti sont écrits vers le milieu du II millénaire. Dans la seconde moitié du II millénaire, l’akkadien cunéiforme (ainsi que le hittite et le hourrite) est écrit en Égypte. Au début du millénaire, les urartéens, vivant dans l'Anatolie orientale et le sud du Caucase, adaptent cette forme d'écriture pour leur langue. Alors que ces écritures s’appuyaient jusqu’alors sur le principe élaboré par les sumériens, mélange d’idéogrammes, de phonogrammes et de déterminatifs, un alphabet écrit en signes cunéiformes est créé à Ougarit vers le XIV siècle, et disparaît au XII. Ce sont néanmoins les alphabets linéaires (phénicien, hébreu, puis surtout araméen) qui deviennent les plus populaires, et supplantent peu à peu l’écriture cunéiforme ancienne dans le courant du I millénaire. Un syllabaire simplifié en perse fut écrit en cunéiforme est développé par les Achéménides, sans franc succès.

Évolution graphique

Uruk récent (c. 3000) ; 2 : DA I (c. 2800) ; 3 : DA IIIB (c. 2500-2340), inscriptions royales ; 4 : DA IIIB, écriture courante sur tablettes ; 5 : Ur III ( siècle), et inscriptions royales paléo-babyloniennes ; 6 : paléo-assyrien ( siècle) ; 7 : néo-assyrien (- siècles). Les caractères paléographiques de l'écriture cunéiforme ont beaucoup évoluéLes étapes de l'évolution graphique des différents signes cunéiformes sont présentés systématiquement dans F. Malbran-Labat, R. Labat, Manuel d'épigraphie akkadienne (Signes, Syllabaires, Idéogrammes), Librairie Orientaliste Paul Geuthner, Paris. Déjà auparavant l'écriture archaïque avait connu des changements : les signes avaient été simplifiés, et on les avait changé d'orientation en les « retournant » de 90°. Le passage à une graphie cunéiforme achevait de leur faire perdre leur ancien aspect pictographique, et très peu laissent deviner leur sens originel. Alors que les premiers textes étaient découpés en cases, le dernier quart du millénaire voit cette mise en forme disparaître au profit d'une autre en lignes, qu'on lit de gauche à droite. La plupart des signes gardent une base qui, similaire au cours du temps, fait qu'on peut facilement les identifier à partir de leurs traits de base. Les plus simples, qui ne peuvent pas trop être modifiés, restent souvent identiques. Mais certains connaissent de grandes modifications. À partir des graphies du millénaire, on remarque une simplification croissante de nombreux signes, par suppression de traits. On a aussi tendance au millénaire à réduire le nombre de traits obliques pour les remplacer par des traits verticaux ou horizontaux. Cela vaut surtout pour les textes écrits sur tablettes, les inscriptions royales recourant souvent à des graphies archaïques et volontiers plus complexes (un peu comme on l'a longtemps fait en Europe occidentale en reprenant la graphie latine antique ; voir plus bas). Inscription cunéiforme néo-assyrienne. Dès la fin du millénaire, la graphie assyrienne est plus normalisée que celle de Babylonie, et cela s'accentue à la période néo-assyrienne. Les premiers éditeurs modernes de textes cunéiformes de cette époque ont d'ailleurs fondu des caractères d'imprimerie en cunéiforme néo-assyriens pour les livres qu'ils imprimaient. Mais cela résulte d'une interprétation contemporaine, car les scribes antiques n'ont jamais cherché à avoir une graphie strictement normalisée, et de ce fait il existe toujours des variations (souvent infimes) dans l'écriture d'un scribe à l'autre, même pour une période identique.

« Le dernier coin »

Bas-relief néo-assyrien représentant un scribe écrivant sur une tablette d'argile et un autre sur un papyrus ou parchemin. À partir de la première moitié du millénaire, les écritures alphabétiques linéaires écrits souvent sur des supports périssables (papyrus, parchemin), dérivée de l'alphabet phénicien, tendent à devenir prépondérante dans tout le Proche-Orient. Celle qui connaît le plus de succès est l'araméen, du fait de l'importance numérique et de la dispersion géographique de ce peuple. Cette langue tend à supplanter l'akkadien comme lingua franca du Proche-Orient, et le cunéiforme disparaît au début du millénaire des sites extérieurs à la Mésopotamie, sauf quand ce sont des souverains de ce dernier pays qui font des inscriptions. En Mésopotamie même, l'écriture alphabétique prend de plus en plus de poids dans les empires néo-assyrien et néo-babylonien, et les reliefs et fresques d'Assyrie présentent souvent un scribe écrivant sur papyrus ou parchemin à côté d'un scribe écrivant sur tablette, signe de la cohabitation des deux systèmes. Les Achéménides choisissent l'araméen comme langue officielle, achevant le processus entamé par leurs prédécesseurs. La tradition cunéiforme subsiste cependant dans la Babylonie du millénaire, mais le rétrecissement au fil du temps des corpus trouvés dans cette région indique que l'écriture sur support périssable a pris le dessus. Les entrepreneurs privés ont encore des archives cunéiformes jusqu'à l'époque parthe, mais c'est surtout dans les temples que le cunéiforme est encore employé, solidaire de l'antique tradition mésopotamienne qui survit encore dans ces lieux. Quand a été inscrit le « dernier coin » sur une tablette cunéiforme M. J. Geller, « The Last Wedge », dans ZA 87, 1997, p. 43-95 ? La tablette cunéiforme la plus récente qui nous soit connue est un texte astrologique datant de 61 ap. J.-C. A. J. Sachs, « The Latest Datable Cuneiform Tablets », dans B. L. Eicher, Kramer Aniversary Volume: cuneiform studies in honor of Samuel Noah Kramer, Neukirschen, 1976, p. 379-398, retrouvé dans l'Esagil, temple de Marduk à Babylone, lieu sacré de l'ancienne Mésopotamie s'il en est. Mais des textes plus récents ont sûrement été réalisés, qui ont disparu ou attendent encore d'être découverts. M. J. Geller estime pour sa part que l'écriture cunéiforme s'éteint vers les débuts de la domination sassanide en Babylonie, soit vers le milieu du siècle de notre ère.

Principes des écritures cunéiformes

Les phonogrammes

Les phonogrammes sont des signes valant pour un son, généralement une syllabe. On trouve les syllabes ouvertes, de type VC (voyelle-consonne, comme um, ap, ut etc.) et CV (ki, mu, na etc.), et des syllabes fermées, de type CVC (tam, pur, mis etc.), selon un principe adapté à la langue sumérienne, fondamentalement monosyllabique. On trouve aussi des signes ayant des valeurs plus complexes, les signes bisyllabiques (tara, reme, etc.). Les signes bisyllabiques peuvent être obtenus par la ligature de deux signes syllabiques simples, accolés l'un à l'autre (+šum = aššum). À l'inverse, il existe des signes plus simples, valant pour une seule voyelle, c'est-à-dire dans les cas de a, e, i, u. De nombreux signes ont plusieurs valeurs phonétiques (polyphonie), alors que certains sons sont écrits par des signes différents (homophonie). La polyphonie vient du fait qu'un signe avait plusieurs significations, avec en plus des signes dérivés, mais aussi qu'aux valeurs phonétiques du sumérien se sont ajoutées celles de l'akkadien. Elle peut porter sur des signes différents, par exemple quand un même signe marque le son ut et le son tam, mais elle porte aussi sur des sons proches, notamment sur la proximité phonétique des consonnes k/g (ak/ag), b/p (ab/ap), t/d (ut/ud), et pour les voyelles entre i/e (ib/eb, qui est aussi le même signe que ip/ep). L'homophonie vient du fait que l'écriture sumérienne avait de nombreux homonymes, qui étaient à la base marqués par des signes idéographiques différents. Cela complexifie la lecture de l'écriture cunéiforme, d'autant plus que ces signes peuvent aussi avoir en même temps des valeurs idéographiques ou logographiques. Mais la compréhension de ces signes est généralement facilitée selon le contexte dans lequel il est écrit.

Les idéogrammes

Exemples d'idéogrammes cunéiformes (graphie paléo-babylonienne) Les idéogrammes sont des signes représentant un mot en lui-même. Ils sont pour une majeure partie un héritage de l'écriture du sumérien, puisqu’il s’agit généralement de mots sumériens écrits dans un texte dans une autre langue (des sumérogrammes) ; mais l'écriture cunéiforme du hittite comprend parfois des mots akkadiens qui ont une fonction similaire (sans être des idéogrammes à proprement parler). Les idéogrammes peuvent représenter un verbe, un substantif, un adjectif, un adverbe, une préposition. Certains sont complexes, et sont composés de deux signes voire plus.

Les déterminatifs

Les déterminatifs servent à faciliter la lecture du signe qu'ils précèdent (déterminatifs préposés) ou qu'ils suivent (déterminatifs postposés), voire inscrits dans le signe même dans certains cas. Ils indiquent la classe, ou bien la nature du mot qu’ils déterminent. Il s'agit le plus souvent d'un idéogramme. Ils avaient juste une valeur à la lecture, et ne se prononçaient pas. L'utilisation d'un déterminatif n'est pas systématique, et il arrive souvent que le scribe s'en passe. Il existe cependant certains mots (écrits phonétiquement ou idéographiquement) pour lesquels le déterminatif est toujours utilisé, comme les noms de certaines villes (déterminatif postposé KI). Certains déterminatifs sont directement inclus dans le signe. Une autre catégorie de déterminatifs est de type grammatical, servant par exemple à marquer le pluriel, en sumérien ou avec des sumérogrammes uniquement. Exemples de déterminatifs cunéiformes (graphie paléo-babylonienne)

Les compléments phonétiques

Cette dernière catégorie de signe sert à simplifier la lecture des idéogrammes, en leur postposant un signe phonétique indiquant la terminaison du mot à lire. Cela sert dans le cas où un signe a plusieurs valeurs idéographiques, ou bien quand on hésite entre une lecture idéographique ou phonétique de ce signe. Par exemple, dans le cas de signe ayant pour valeur idéographique DINGIR (dieu, aussi déterminatif de la divinité) phonétique an, quand il est suivi d'un complément phonétique débutant par -r-, la première valeur sera choisie, et s'il est suivi d'un complément débutant par -n-, la seconde valeur sera choisie.

L’alphabet cunéiforme d'Ougarit

Bien qu’étant non pas une évolution du système cunéiforme, mais plutôt celui de l’écriture hiéroglyphique (dont il est une simplification, puisqu’il ne garde que ses principes phonétiques), il y eut dès l’élaboration des premiers alphabets chez les peuples ouest-sémitiques des formes utilisant la graphie cunéiforme. La plus ancienne forme alphabétique est cependant linéaire selon toute vraisemblance. Si l’alphabet ougaritique est le seul exemple connu (hormis peut-être quelques documents difficiles à identifier), il n’est en fait peut-être pas la plus ancienne de ces formes d’écriture alphabétiques cunéiformes. L'alphabet ougaritique L’alphabet ougaritique a été traduit dès l’entre-deux guerres, et ayant fourni une documentation très abondante. C’est la mieux connue de toutes les premières formes d’alphabet. Les plus anciens documents datent du siècle av. J.-C., et les derniers sont du début du siècle. Il reprend les principes de tous les alphabets ouest-sémitiques : écriture uniquement des consonnes et des semi-consonnes, et donc exclusion des voyelles. Mais, à l’imitation de l’écriture cunéiforme « idéographico-syllabique », il se lit de gauche à droite.

Le vieux-perse cunéiforme

Caractères du syllabaire cunéiforme perse. La dynastie perse achéménide patronna aux - siècles l’élaboration d’un système mi-syllabique, mi-alphabétique de trente-six signes adapté à partir de l’écriture cunéiforme, dont il se voulait une simplification, imitant les alphabets sémitiques, mais indiquant parfois la vocalisation des consonnes, et ayant des signes pour marque les voyelles a, u et i. Il comprenait aussi quelques idéogrammes.

Aspects sociaux et culturels

Ressorts sociaux de l’écriture cunéiforme

Qui écrivait et lisait l’écriture cunéiforme ? C’est en premier lieu l’affaire de spécialistes : les scribes. Ils jouent un rôle-clé dans la société, mais pour autant la fonction en elle-même n’induit pas de prestige particulier. Il s’agit en fait d’un milieu très hétérogène, constitué à la base par des scribes ayant reçu une instruction minimale, capables de rédiger les actes les plus simples de la vie courante, connaissent le nombre nécessaire de signes, sans plus. À un niveau supérieur, les palais et les temples emploient des scribes mieux formés pour les tâches les plus complexes de l’administration, et pour assurer la tâche de secrétaire des personnages les plus importants, si ceux-ci n’écrivent pas eux-mêmes. Les « lettrés » occupent quant à eux le haut de l’échelle des scribes, évoluant dans les temples les plus prestigieux et dans l’entourage du souverain. Ce sont souvent des membres du clergé (exorcistes, devins, etc.). Les scribes sont formés dans des écoles dépendant souvent d’un temple, ou sinon dirigées par un maître travaillant pour son propre compte. Au fur et à mesure de la formation on apprend de plus en plus de signes, d’œuvres, de langues, et on peut se spécialiser. Mais cela concerne un nombre limité de scribes. Au-delà de ce milieu de spécialistes, une frange limitée de la population comprend ou écrit le cunéiforme, mais elle est plus étendue qu’on ne l’a longtemps pensé. Les souverains, administrateurs de grands organismes, ou des marchands ou gestionnaires d’un patrimoine foncier important devaient être initiés aux bases de l’écriture, pour pouvoir exercer leur tâche, qui est facilitée par le recours à l’écrit, sans trop se reposer sur leurs scribes. Ils privilégient une écriture phonétique basée sur un nombre réduit de signes, avec quelques idéogrammes de base. Tout dépend en effet de l’utilité que l’on retire de l’écriture, et de sa familiarité avec celle-ci. La majeure partie de la population n’avait jamais ou que très occasionnellement recours à l’écrit, donc aucune nécessité d’apprendre à lire et écrire. Le système cunéiforme à dominante syllabique est certes plus complexe à apprendre et à manier qu’un système alphabétique, mais cela ne constitue pas en soi un frein à la diffusion de la pratique écrite ; le problème est bien plus social et culturel que technique ou intellectuel.

Styles d’écriture

La formation des scribes dans un nombre limité d’établissements a facilement amené à la constitution de sorte d’ « écoles » de scribes, ayant les mêmes habitudes d’écriture. Celles-ci peuvent porter sur les signes employés : habitude d’utiliser un même corpus de signes, dans une même graphie, avec le ou les mêmes sens. Cela pouvait faire que l’on utilisait plus ou moins de signes idéographiques par rapports aux signes phonétiques. Ainsi les marchands paléo-assyriens, qui font un usage pratique de l’écriture, sans doute sans formation avancée, emploient des signes phonétiques avant tout, avec un corpus limité à 150 signes. Mais les scribes élamites également ont eu l’habitude d’utiliser très peu d’idéogrammes, même dans l’entourage royal. Les pratiques des scribes définissent aussi le style de langue que l’on emploie : des mots, des expressions se retrouvent dans les tablettes issues d’un même endroit, un sorte de dialecte de la langue écrite, et pas forcément parlée. D’ailleurs la langue parlée peut influencer celle que l’on écrit quand les deux ne sont pas les mêmes : dans les cas des lettres d’Amarna écrites par les scribes des rois du Levant parlant des langues « cananéennes », comme dans celui des lettres de Nuzi où l’on parlait hourrite, l’akkadien que l’on écrivait comportait de nombreuses « contaminations » par les langues vernaculaires. Le même phénomène s’observe quand l’araméen se diffuse dans la première moitié du millénaire. C’est en fait l’ensemble du formulaire des textes rédigés, leurs caractères diplomatiques internes comme externes qui sont déterminés par les habitudes des scribesD. Charpin, « Esquisse d’une diplomatique des documents mésopotamiens », dans Revue de la Bibliothèque de l’École des Charte, t. 160, 2002, p. 487-511. On utilise un même type de tablette, on rédige les contrats de la même manière, en employant les mêmes expressions-clés quand il s’agit de textes stéréotypés. Ce phénomène s’observe sur un même lieu, à une même période : les textes issus d’un même corpus documentaire se ressemblent beaucoup, et une fois initié aux habitudes des scribes, on comprend aisément le reste du corpus. Cela permet de regrouper des tablettes plus facilement issues de fouilles clandestines, de les dater et de localiser leur provenance. Plus largement, les sites d’une même région ou aire culturelle et d’une même période présentent un style d'écriture similaire. Signes du Code de Hammurabi. Les pratiques varient également en fonction des types de documents, de leur fonction. Les inscriptions royales utilisent un corpus de signes souvent varié, et archaïsant : ainsi la stèle du Code de Hammurabi inscrite au siècle emploie un style d’écriture cunéiforme des tablettes du siècle. Les textes religieux sont également bien plus élaborés, et utilisent souvent des signes et mots qu’on ne retrouve nulle part ailleurs, avec souvent même une langue littéraire assez différente de celle que l’on retrouve dans les documents de la vie courante (le « babylonien standard » en akkadien). Les scribes qui rédigent ces types de textes sont mieux formés que ceux qui rédigent les textes administratifs ou juridiques, ou bien les correspondances de particuliers. Certains des scribes du milieu des temples des périodes tardives, rompus à l’étude de textes des périodes anciennes sont même capables d’employer des signes qui ne sont plus en usage depuis des siècles, par « snobisme ».

Diffusion et dynamiques de l’écriture cunéiforme et des pratiques des scribes

Cette homogénéité des pratiques des scribes d’un même contexte permet d’étudier la diffusion de l’écriture au niveau géographique. On a ainsi pu déterminer que les premiers souverains hittites (Hattushili Ier, Mursili Ier) ont recruté ou plus probablement déporté des scribes de Syrie, parce que les scribes du royaume hittite écrivent d’une manière qui semble issue de celle qui était courante dans les royaumes syriens de la période amorrite H. A. Hoffner Jr., « Syrian cultural influence in Hatti », dans M. W. Chavalas et J. L. Hayes (dir.), New Horizons in the study of Ancient Syria, Malibu, 1992, p. 89-106. Dans ce cas là, l’étude paléographique confirme ce que l’étude des événements pouvait laisser supposer. Mais dans d’autres cas, elle tendrait plutôt à l’infirmer : ainsi l’étude du style d’écriture des scribes écrivant en cunéiforme à la cour égyptienne de la seconde moitié du millénaire semble indiquer qu’ils emploient un style issu du monde hittite, et non de celui du Levant comme il aurait été plus logique G. Beckman, « Mesopotamians and Mesopotamian Learning at Hattuša », dans Journal of Cuneiform Studies 35, 1983, p. 97-114. Mais en l’absence de plus de preuve la démonstration sur les simples critères paléographiques est sujet à caution. Les styles d’écriture peuvent changer brutalement selon ce même procédé de diffusion, au lieu d’évoluer lentement au fil du temps, par réduction ou extension du corpus de signes, modification lente de leurs graphies et de la langue employée, comme c’est le plus courant. Dans le cas des scribes hittites vu précédemment, il faut rappeler que l’Anatolie avait « expérimenté » l’écriture cunéiforme dès la première moitié du millénaire avec la venue des marchands assyriens, dont la forme d’écriture avait été adoptée par les rois locaux comme ceux de Kanesh et de Warshama (si l’on se réfère à la poignée de textes écrits par les scribes de ces derniers qui nous est parvenue). Cela peut aussi se produire dans une région déjà bien accoutumée à l’écriture. Le cas le plus exemplaire est celui de Mari qui, au début du siècle, connaît un changement brutal dans son style d’écriture, qui s’accompagne d’un changement de langue, et même d’un nouveau comput du temps. Ce changement est en fait l’adoption des pratiques des scribes d’Eshnunna. L’action du pouvoir politique est forte dans ces processus de diffusion. La déportation de scribes était courante. Après la prise de Larsa, Hammurabi fait venir les scribes de Rim-Sin, le roi qu’il a vaincu, dans sa capitale, où ils lui rédigent des inscriptions royales dans le même style que celui qu’ils employaient pour glorifier leur ancien maître. Le rôle de l’administration des empires peut aussi être important : sous les rois d’Akkad est pratiquée une homogénéisation de l’écriture employée dans l’administration impériale, tandis que pour les affaire locales la division régionale continue. Pour ce qui est de l’adaptation de l’écriture cunéiforme d’une langue à une autre, la diffusion se fait au sein d’un même milieu de scribes, évidemment déjà accoutumés à l’écriture cunéiforme dans une autre langue, et probablement dans des endroits où le processus d’interpénétration entre les langues est déjà fortement avancé. Cela se produisant souvent dans des contextes mal documentés, on devine plus le processus qu’on ne l’observe. Les tablettes d’Ebla en Syrie au siècle sont en majorité en idéogrammes sumériens, langue étrangère au lieu « importée » avec l’écriture cunéiforme depuis le sud mésopotamien, mais on commence à rédiger quelques textes dans la langue locale, l’éblaïte. Le cas de la création de l’alphabet ougaritique est le reflet d’un contexte culturel propice à l’élaboration d’un nouveau système d’écriture. Ugarit est une cité cosmopolite, dont les scribes sont habitués à la présence de plusieurs formes d’écriture, dont des non-cunéiformes (hiéroglyphes égyptiens et hittites, syllabaire chypro-minoen). Cette nouvelle forme d’écriture témoigne de la fusion entre deux styles d’écritures qui se rencontrent à Ugarit et en général au Levant : le cunéiforme (pour la graphie), originaire de Mésopotamie mais pratiqué depuis plusieurs siècles dans la région, et les premières écritures alphabétiques (pour le principe d’écriture), dont la graphie est linéaire, apparues au sud du Levant très probablement sous l’influence des écritures égyptiennes (hiéroglyphes et hiératique). Cette combinaison est sans doute liée au choix du support, la tablette d’argile, sur laquelle l’inscription de signes linéaires est moins aisée que celle de signes cunéiformes.

Écriture et pouvoir

On a pu voir que l’écriture cunéiforme est fortement liée au pouvoir politique. Partout où elle apparaît dans un nouveau lieu et dans un contexte identifiable, c’est dans un contexte institutionnel, le plus souvent celui du pouvoir royal. L’écriture reste par la suite l’apanage du palais, et également du temple, deux institutions très liées l’une à l’autre. Les lots d’archives « privés » (le sens et la portée de ce mot pour le contexte du Proche-Orient ancien étant d’ailleurs débattus) n’apparaissent en grand nombre que plus tardivement, au début du millénaire. C’est en effet avant tout le pouvoir qui a besoin de l’écriture. Avant tout pour des besoins de fonctionnement : le palais et le temple sont ce que l’on appelle parfois les « grands organismes », leur gestion est lourde, et nécessite plus le secours de l’écriture et d’une armée de scribe que la gestion de patrimoines individuels forcément plus limités. D’ailleurs les archives privées sont le fait des plus riches, donc de ceux qui sont liés au pouvoir. L’écriture a également pour fonction la glorification des dieux et du roi. On a pu mettre en parallèle l’apparition de l’écriture et celle dans l’art des représentations royales de plus en plus affirmées. Les deux participaient d’un même phénomène : l’affirmation de l’autorité étatique. Les meilleurs scribes sont de tout temps utilisés dans le cadre du palais ou du temple, l’usage de l’écriture pour la vie courante étant plus limité, donc confié à des scribes moins bien formés.

Déchiffrement

Inscription de Behistun, photo du site. Après sa disparition, le système d'écriture cunéiforme fut oublié, seuls quelques voyageurs visitant la Mésopotamie et la Perse ramenant parfois des pierres inscrites, dont ils ignoraient presque tout. Cela dura jusqu'au début du siècle, notamment jusqu'en 1835, année où fut découverte l'inscription de Behistun. Les premières avancées sur le déchiffrement sont dues à Georg Friedrich Grotefend, qui ouvrit la voie à Rask, Münter, Silvestre de Sacy, Rich, Edward Hincks, Edwin Norris, William Henry Fox Talbot, Julius Oppert, Rawlinson, etc. Le déchiffrement fut ardu, car on ne savait pas même dans quel sens se lisaient les cunéiformes. La piste utilisée fut une hypothèse que la forme rituelle des inscriptions tombales s'était à peu près conservée malgré les changements de langue : "Ci-gît Y..., roi, grand roi, fils de X..., roi, grand roi", etc. Ces structures furent en effet observées, et on commença à pouvoir déchiffrer les cunéiformes.

Notes

Ressources

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