Octave Mirbeau

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Octave Mirbeau, né le 16 février 1848 à Trévières (Calvados) et mort le 16 février 1917 à Paris, est un écrivain et journaliste français Octave Mirbeau a connu une célébrité européenne et de grands succès populaires, tout en étant également apprécié et reconnu par les avant-gardes littéraires et artistiques, ce qui n’est pas commun. Journaliste influent et fort bien payé, critique d’art doté d’un goût très sûr, pamphlétaire redouté, il a été au
Octave Mirbeau

Octave Mirbeau, né le 16 février 1848 à Trévières (Calvados) et mort le 16 février 1917 à Paris, est un écrivain et journaliste français Octave Mirbeau a connu une célébrité européenne et de grands succès populaires, tout en étant également apprécié et reconnu par les avant-gardes littéraires et artistiques, ce qui n’est pas commun. Journaliste influent et fort bien payé, critique d’art doté d’un goût très sûr, pamphlétaire redouté, il a été aussi un romancier novateur et un dramaturge, à la fois classique et moderne, qui a triomphé sur toutes les grandes scènes du monde. Contes de la chaumière, illustrés par Jean-François Raffaëlli

Biographie

Les débuts

Jeunesse

Petit-fils de notaires normands, fils d’un médecin de Rémalard, dans le Perche, le jeune Octave Mirbeau fait des études médiocres au collège des jésuites de Vannes, d’où il est chassé dans des conditions plus que suspectes, qu’il évoquera dans son roman Sébastien Roch. Après son baccalauréat, il entame sans la moindre conviction des études de droit, qu’il n’achève pas, et rentre à Rémalard, où il travaille chez le notaire du village. Mobilisé, il subit la guerre de 1870 dans l’armée de la Loire, et cette expérience traumatisante lui inspirera plusieurs contes et des chapitres démystificateurs de Le Calvaire et de Sébastien Roch. En 1872, il à Paris et fait ses débuts journalistiques au service des bonapartistes, dans le quotidien de l’Appel au Peuple, L’Ordre de Paris, dirigé par un client et voisin de son père, l'ancien député Henri Dugué de la Fauconnerie, qui lui a offert l'occasion inespérée de fuir le cercueil notarial où il se sentait enfermé. Il devient le secrétaire particulier de Dugué et se trouve donc, à ce titre, chargé d'écrire tout ce qui s'écrit chez lui : épisode dont il se souviendra amèrement dans son roman inachevé, publié après sa mort, Un gentilhomme.

Entrée en journalisme

Pendant une douzaine d’années, le jeune Mirbeau va donc prostituer sa plume et faire "le domestique", en tant que secrétaire particulier, et "le trottoir", comme il l'écrit, en tant que journaliste à gages. D'’abord, dans L’Ordre de Paris, organe officiel de l’Appel au Peuple, bonapartiste, jusqu’en 1877 ; puis dans L’Ariégeois, au service du baron de Saint-Paul, député de l’Ariège, en 1877-1878 ; puis dans Le Gaulois, devenu monarchiste sous la direction d’Arthur Meyer (1880-1882) ; et enfin, en 1883, pndant six mois, dans Les Grimaces, hebdomadaire attrape-tout, anti-opportunistes et, hélas ! antisémites (mais il fait son auto-critique dès le 14 janvier 1885 dans La France) : il en est le rédacteur en chef pour le compte du banquier Edmond Joubert, vice-président de Paribas (1883), et il entend y faire grimacer les puissants, démasquer leurs turpitudes et dévoiler les scandales de la pseudo-République, où, selon lui, une bande de crochètent impunément les caisses de l’État. Paul Hervieu, qui collabore aux Grimaces sous le pseudonyme de Liris, devient son ami et son confident. Les Grimaces, 1883 Au début des années 1880, Octave Mirbeau fait aussi "le nègre" et produit une dizaine de volumes, publiés sous plusieurs pseudonymes, qui lui permettent, non seulement de gagner convenablement sa vie, mais aussi et surtout de faire ses gammes et ses preuves, en attendant de pouvoir signer sa copie et la vendre avantageusement. Cinq de ces volumes ont été publiés en annexe de Œuvre romanesque de Mirbeau, chez Buchet/Chastel, 200-2001, et sont aussi accessbles sur Internet, sur le site des Éditions du Boucher, 2004. Voir aussi Pierre Michel, , Cahiers Octave Mirbeau, n° 12, 2005, pp. 4-34, et .

Le grand tournant

En 1884, pour se remettre et se purger d’une passion dévastatrice pour une dame de petite vertu, Judith Vimmer – expérience qui lui inspirera son premier roman officiel, Le Calvaire –, Mirbeau fait retraite pendant sept mois à Audierne, dans le Finistère, et se purge au contact des marins et paysans bretons. C’est le grand tournant de 1884-1885 : de retour dans la presse parisienne, il commence, tardivement et difficilement, à voler de ses propres ailes et entame sa rédemption par le verbe : ce n’est évidemment pas un hasard si la suite projetée du Calvaire, jamais écrite, devait précisément s’intituler La Rédemption. Dès lors il met sa plume au service de ses valeurs éthiques et esthétiques et engage ses grands combats politiques, artistiques et littéraires, qui donneront de lui l'image d'un justicier et d'un imprécateur. C’est à la fin de 1884 que commence sa longue amitié pour les deux , Claude Monet et Auguste Rodin Voir Correspondance avec Rodin, Le Lérot, 1988, Correspondance avec Monet, Le Lérot, 1990, et Combats esthétiques, 2 vol., Séguier, 1993.. Claude Monet, toile d'Auguste Renoir

La consécration

Entrée en littérature

Mirbeau poursuit désormais une double carrière de journaliste et d’écrivain. Journaliste et critique d’art influent, redouté et de mieux en mieux rémunéré, il collabore, successivement ou parallèlement, à La France, au Gaulois, au Matin, au Gil Blas, au Figaro, à L'Écho de Paris, puis, pendant dix ans, au Journal, où il touche 350 francs par article (environ 1 100 euros). En même temps il entame sous son nom une carrière de conteur (Lettres de ma chaumière, 1885) et de romancier : le Calvaire (1886), qui lui vaut un succès de scandale, à cause du démystificateur chapitre II sur la débâcle de l’armée de la Loire pendant la guerre de 1870, qui fait hurler les nationalistes et que Juliette Adam a refusé de publier dans la Nouvelle revue ; puis l'Abbé Jules, 1888, et Sébastien Roch, 1890, qui sont vivement appréciés des connaisseurs et de l’avant-garde littéraire, mais qui sont négligés par une critique tardigrade et conformiste, effrayée par leurs audaces. Sur l’accueil du Calvaire, voir Pierre Michel et Jean-François Nivet, Octave Mirbeau, l’imprécateur au cœur fidèle, Séguier, 1990, pp. 287-301.. C’est au cours de cette période qu’il entame sa vie de couple avec Alice Regnault, une ancienne théâtreuse, qu’il épouse, honteusement et en catimini, à Londres, le 25 mai 1887, après deux ans et demi de . Mais Mirbeau ne se fait aucune illusion sur ses chances de jouir du bonheur conjugal, comme en témoigne une nouvelle au titre amèrement ironique, publiée au lendemain de son mariage : . qui, selon lui, sépare à tout jamais les deux sexes, les condamne irrémédiablement à de douloureux malentendus, à l’incompréhension et à la solitude. Cette expérience le poussera, vingt ans plus tard, à interpréter à sa façon les relations entre Balzac et Évelyne Hanska dans La Mort de Balzac (1907), chapitre de La 628-E8, où il ne cherchera pas à établir une impossible historique et qui lui servira avant tout d’exutoire pour exhaler son amertume et ses frustrations.

Crise

Pendant les sept années qui suivent, Mirbeau traverse une interminable crise morale, où le sentiment de son impuissance, sa remise en cause des formes littéraires, notamment du genre romanesque, et son pessimisme existentiel sont aggravés par une douloureuse crise conjugale qui perdure – et dont témoigne une longue nouvelle, (1894). C’est au cours de cette période difficile qu’il s’engage dans le combat anarchiste Voir Pierre Michel, , Europe, mars 1899, pp. 96-109, et Octave Mirbeau, Combats politiques, Librairie Séguier, 1990., qu’il découvre Vincent Van Gogh et Paul Gauguin, qu’il publie son roman Dans le ciel en feuilleton (mais non en volume), et qu’il rédige sa première grande pièce, Les Mauvais bergers, tragédie prolétarienne profondément pessimiste, qui sera créée en décembre 1897 par les deux plus grandes stars médiatiques de l’époque, Sarah Bernhardt et Lucien Guitry.

Triomphe

Au tournant du siècle, Mirbeau remporte de grands succès de ventes et de scandale avec Le Jardin des supplices (juin 1899) et Le Journal d'une femme de chambre (juillet 1900), et il connaît un triomphe mondial au théâtre avec Les affaires sont les affaires (1903), puis avec Le Foyer (1908), deux comédies de mœurs au vitriol qu’il parvient, non sans mal, à faire représenter à la Comédie-Française, au terme de deux longues batailles. La 628-E8 connaît également un succès de scandale en novembre 1907. Ses œuvres sont traduites en de nombreuses langues, et sa réputation et son audience ne font que croître dans toute l’Europe, tout particulièrement en Russie, où paraissent deux éditions de ses œuvres complètes entre 1908 et 1912. Personnalité de premier plan, craint autant qu’admiré, à la fois marginal par ses orientations esthétiques et sociales et au cœur du système culturel dominant qu’il contribue à dynamiter de l’intérieur, il est reconnu par ses pairs comme un maître : ainsi Léon Tolstoï voit-il en lui ; Stéphane Mallarmé écrit-il qu’il ; Georges Rodenbach voit-il en lui et Remy de Gourmont , cependant qu’Émile Zola salue, chez l’auteur du Journal d’une femme de chambre, .Émile Zola, Correspondance, t. X, p. 169.

Demeures

Camille Pissarro, Jardin de Mirbeau aux Damps (1891). De 1889 à 1892, Mirbeau a habité Les Damps, dans l’Eure, où Camille Pissarro a laissé quatre toiles de son jardin. Puis, se sentant trop éloigné de Paris, il a déménagé à Carrières-sous-Poissy (Seine-et-Oise), où il a fait de son jardin une source d'émerveillement pour ses visiteurs. Devenu riche, il s’est installé à Paris, boulevard Delessert, près du Trocadéro, puis s’est partagé un temps entre son luxueux appartement de l’avenue du Bois (actuelle avenue Foch), où il a emménagé en novembre 1901, et le de Cormeilles-en-Vexin, acheté en 1904 par sa femme Alice. En 1909, il s’est fait construire une maison à Triel-sur-Seine, où il passe ses dernières années, avant de revenir à Paris pour se rapprocher de son médecin, le célèbre professeur Albert Robin. Dans toutes ses demeures, il a cultivé passionnément son jardin, rivalisant avec Claude Monet, a reçu abondamment ses nombreux amis, notamment Paul Hervieu, son ancien complice des Grimaces, les peintres Claude Monet et Camille Pissarro, et le sculpteur Auguste Rodin, et il a collectionné amoureusement les œuvres d’art des artistes novateurs qu’il a contribué à promouvoir.Voir .

Crépuscule

Les dernières années de la vie d’Octave Mirbeau sont désolantes : presque constamment malade, à partir de 1908, il est désormais incapable d’écrire : c’est son jeune ami et successeur Léon Werth qui doit achever Dingo, qui paraît en 1913. La terrifiante boucherie de la Première Guerre mondiale achève de désespérer un homme qui, malgré un pessimisme confinant souvent au nihilisme, n’a pourtant jamais cessé de parier sur la raison de l’homme et de miser sur l’amitié franco-allemande pour garantir la paix en Europe (voir notamment La 628-E8, 1907). Il meurt le jour de son 69e anniversaire.

Œuvre

Ses engagements

Combats politiques

150px Sur le plan politique, Mirbeau s’est rallié officiellement à l’anarchisme en 1890. Mais, bien avant cette date, il était déjà radicalement libertaire, farouchement individualiste, irréductiblement pacifiste, résolument anticlérical et antimilitariste. Il s’est battu avec constance contre toutes les forces d’oppression, d’exploitation et d’aliénation : la famille, l’école, l’Église catholique et les croyances religieuses, l’armée et le bellicisme, la presse vénale et anesthésiante, le capitalisme industriel et financier, les conquêtes coloniales, qui transforment des continents entiers en jardins des supplices, et le système politique bourgeois, qui se prétend abusivement républicain, alors qu’il ne fait qu’assurer la main-mise d’une minorité sur tout le pays, avec la bénédiction des électeurs moutonniers, : aussi appelle-t-il ses lecteurs à faire (son article, ainsi intitulé, a paru dans Le Figaro le 28 novembre 1888 et a été diffusé à des centaines de milliers d’exemplaires à travers l’Europe ; il est accessible en plusieurs langues sur Internet, dont le français). Pamphlétaire efficace et d’autant plus redouté, Mirbeau met en œuvre une ironie démystificatrice, un humour noir dérangeant et une rhétorique de l’absurde. Il recourt volontiers à l’interview imaginaire des puissants de ce monde, afin de mieux dévoiler leur médiocrité et leurs turpitudes. Une anthologie de ses articles a paru sous le titre de Combats politiquesLibrairie Séguier, 1990.

Combats éthiques

Ardent dreyfusard, il s’engage avec passion dans le grand combat pour les valeurs cardinales du dreyfusisme, la Vérité et la Justice (1898-1899). Il rédige le texte de la pétition des intellectuels, qui paraît le 16 janvier 1898 ; il collabore à L’Aurore d’août 1898 à juin 1899 ; il participe à de multiples réunions publiques à Paris et en province, au risque, parfois, de se faire tabasser par les nationalistes et antisémites, comme à Toulouse et à Rouen ; et, le 8 août 1898, il paye de sa poche la grosse amende d’un montant de 7 525 francs (avec les frais du procès), à laquelle a été condamné Émile Zola pour son J'accuse, paru le 13 janvier dans L’Aurore. Octave Mirbeau incarne l’intellectuel à qui rien de ce qui est humain n’est étranger. Conscient de sa responsabilité de journaliste écouté et d’écrivain prestigieux, il mène avant tout un combat éthique et, s’il s’engage dans les affaires de la cité, c’est en toute indépendance à l’égard des partis, et tout simplement parce qu’il ne peut supporter l’idée d’être complice, par son silence, comme tant d’autres par leur passivité, de tous les crimes qui se perpètrent à travers le monde. Son devoir est avant tout d’être lucide et de nous forcer à voir ce que, aveugles volontaires, nous préférons généralement éviter de regarder en face, histoire de préserver notre confort moral.Voir Pierre Michel, Lucidité, désespoir et écriture, Presses de l’Université d’Angers - Société Octave Mirbeau, 2001.

Combats esthétiques

Parallèlement, en tant que critique d’art influent et doté d’une espèce de prescience, il pourfend l’art académique et pompier, tourne en ridicule le système des Salons et bataille pour les grands artistes novateurs, longtemps moqués et méconnus : il est le chantre attitré d’Auguste Rodin, de Claude Monet et de Camille Pissarro, l’admirateur de Paul Cézanne et d’Auguste Renoir, le défenseur d’Eugène Carrière, de Paul Gauguin — qui, grâce à ses articles élogieux, peut payer son voyage à Tahiti —, de Félix Vallotton, d’Édouard Vuillard et de Pierre Bonnard, le découvreur de Maxime Maufra, de Constantin Meunier, de Vincent Van Gogh, de Camille Claudel, d’Aristide Maillol et de Maurice Utrillo. Ses articles sur l’art ont été recueillis dans les deux gros volumes de ses Combats esthétiques, parus chez Séguier en 1993.

Combats littéraires

Il mène aussi le bon combat pour des écrivains également novateurs : il lance notamment Maurice Maeterlinck en 1890 et Marguerite Audoux en 1910 ; il défend Remy de Gourmont, Marcel Schwob, Léon Bloy, Jules Renard ; il vient en aide à Alfred Jarry et à Paul Léautaud ; il admire inconditionnellement Léon Tolstoï et Dostoïevski, qui lui ont révélé les limites de l’art latin, fait de clarté et de mesure ; il prend la défense d’Oscar Wilde condamné aux travaux forcés ; et il contribue à la réception en France de Knut Hamsun et d’Ibsen. Nommé membre de l’Académie Goncourt par la volonté testamentaire d’Edmond de Goncourt, qu’il a plusieurs fois défendu dans la presse, Mirbeau fait entendre sa voix et se bat avec ferveur, à partir de 1903, pour de jeunes écrivains originaux qu’il contribue à promouvoir, même s’ils n’obtiennent pas le prix Goncourt : Paul Léautaud, Charles-Louis Philippe, Émile Guillaumin, Valery Larbaud, Marguerite Audoux, Neel Doff, Charles Vildrac et Léon Werth. Ses chroniques sur la littérature et le journalisme ont été recueillies en 2006 dans ses Combats littéraires, L’Âge d’Homme, Lausanne.

Mirbeau romancier

De la négritude au roman autobiographique

Mirbeau s’est d’abord avancé masqué et a publié sous pseudonyme, pour plusieurs commanditaires, une dizaine de romans écrits comme nègre (cinq d’entre eux sont accessibles sur Internet, sur le site des éditions du Boucher, notamment L’Écuyère, 1882, La Maréchale et La Belle Madame Le Vassart, 1884). Il y fait brillamment ses gammes, varie les modèles dont il s’inspire et inscrit ses récits dans le cadre de romans-tragédies, où le fatum prend la forme du déterminisme psychologique et socioculturel. Et, déjà, il trace un tableau au vitriol de ce qu’est , et de la qu’il abomine pour l’avoir fréquentée pendant une douzaine d’années. Il fait, dans le genre romanesque, des débuts officiels fracassants, sous son propre nom, avec un roman qui obtient un succès de scandale, Le Calvaire (1886), où il se libère par l’écriture des traumatismes de sa destructrice passion pour Judith, rebaptisée Juliette, en même temps que, dans le chapitre II, il dresse un tableau impitoyable de l’armée française pendant la guerre de 1870, qu’il a vécue, comme (mobile) dans l’armée de la Loire. En 1888, il publie L'Abbé Jules, premier roman dostoïevskien et pré-freudien de notre littérature, vivement admiré par Léon Tolstoï, Georges Rodenbach, Guy de Maupassant et Théodore de Banville, où, dans le cadre percheron de son enfance, apparaissent deux personnages fascinants : l’abbé Jules et le père Pamphile. Dans un troisième roman autobiographique, Sébastien Roch (1890), il évacue un autre traumatisme : celui de son séjour chez les jésuites de Vannes - , écrivait-il en 1862 à son confident Alfred Bansard - et des violences sexuelles qu’il pourrait bien y avoir subies, à l’instar du personnage éponyme. Il transgresse ainsi un tabou qui a duré encore un siècle : le viol d’adolescents par des prêtres Voir Octave Mirbeau, Correspondance générale, L’Âge d’Homme, 2003, t. I, pp. 45-47, et Pierre Michel et Jean-François Nivet, Octave Mirbeau, l’imprécateur au cœur fidèle, pp. 33-46.

La crise du roman

Il traverse alors une grave crise existentielle et littéraire, au cours de laquelle il publie néanmoins en feuilleton un extraordinaire roman, très noir et pré-existentialiste avant la lettre, sur la souffrance de l’humaine condition et la tragédie de l’artiste, Dans le ciel, où il met en scène un peintre directement inspiré de Van Gogh, dont il vient d’acheter Les Iris et Les Tournesols au père Tanguy, à l'insu de sa femme... Au lendemain de l’affaire Dreyfus, son pessimisme est renforcé, et il publie deux romans fin-de-siècle qui en témoignent. Jugés par les Tartuffes et les de tout poil, ils n’en connaissent pas moins un énorme succès à travers le monde (ils sont traduits dans une trentaine de langues et sont constamment réédités dans tous les pays) : Le Jardin des supplices (1899) et Le Journal d'une femme de chambre (1900). Il y met déjà à mal le genre romanesque, en pratiquant la technique du collage, et en transgressant les codes de la vraisemblance, de la crédibilité romanesque et des hypocrites bienséances. Les 21 jours d'un neurasthénique (1901) systématise le collage et nous donne une vision grinçante des hommes et de la société, à travers le regard d’un neurasthénique qui projette son mal-être sur un univers où rien ne rime à rien et où tout marche à rebours de la justice et du bon sens.

La mise à mort du roman

Octave Mirbeau achève de mettre à mort le vieux roman prétendument réaliste dans ses deux dernières œuvres narratives, La 628-E8 (1907), qui se présente comme un récit de voyage en automobile à travers la Belgique, la Hollande et l’Allemagne, et Dingo (1913), dont les héros ne sont autres que sa propre automobile (la fameuse Charron immatriculée 628-E8) et son propre chien tendrement aimé, Dingo, mort à Veneux-Nason en novembre 1901. Mirbeau renonce aux subterfuges des personnages romanesques et se met lui-même en scène en tant qu’écrivain, inaugurant ainsi une forme d’autofiction avant la lettre. Il renonce à toute trame romanesque et à toute composition, et obéit seulement à sa fantaisie. Enfin, sans le moindre souci de réalisme, il multiplie les caricatures, les effets de grossissement et les pour mieux nous ouvrir les yeux. C’est ainsi qu’on peut comprendre le scandaleux chapitre de La 628-E8 sur La Mort de Balzac, où certains critiques ont voulu voir une vulgaire calomnie à l’encontre de Mme Hanska, alors qu’il ne s’agit, pour le romancier, que d’exprimer sa propre gynécophobie et d’exorciser ses propres frustrations. Par-dessus le roman codifié du à prétentions réalistes, Mirbeau renoue avec la totale liberté des romanciers du passé, de Rabelais à Sterne, de Cervantès à Diderot, et il annonce ceux du .

Mirbeau dramaturge

Une tragédie prolétarienne

Au théâtre, Mirbeau a fait ses débuts avec une tragédie prolétarienne sur un sujet proche de celui du Germinal d’Émile Zola, Les Mauvais bergers, qui a été créé au théâtre de la Renaissance, le 15 décembre 1897, par deux monstres sacrés de la scène, Sarah Bernhardt et Lucien Guitry. Le pessimisme y confine au nihilisme : au dénouement, ne subsiste aucun espoir de germinations futures. Mirbeau jugera sa pièce beaucoup trop déclamatoire et songera même à l’effacer de la liste de ses œuvres.

Deux grandes comédies

En 1903, il connaît un triomphe mondial, notamment en Allemagne et en Russie, avec une grande comédie classique de mœurs et de caractères dans la tradition de Molière, qu’il a fait représenter à la Comédie-Française au terme d’une longue bataille marquée par la suppression du comité de lecture, en octobre 1901 : Les affaires sont les affaires. C’est là qu’apparaît le personnage emblématique d’Isidore Lechat : type du brasseur d’affaires moderne, produit d’un monde nouveau, ancêtre des Bernard Tapie et des Berlusconi, il fait argent de tout et étend ses tentacules sur le monde. En 1908, après une nouvelle bataille, judiciaire et médiatique, qu’il remporte de haute lutte, il fait de nouveau représenter à la Comédie-Française une pièce à scandale, Le Foyer, où il pourfend une nouvelle fois la prétendue charité et transgresse un nouveau tabou : l’exploitation économique et sexuelle d’adolescentes dans un foyer prétendument Voir l’édition critique du Foyer dans le tome III du Théâtre complet de Mirbeau, Eurédit, 2003.

Farces et moralités

Mirbeau a aussi fait jouer six petites pièces en un acte, extrêmement novatrices, recueillies sous le titre de Farces et moralités (1904) : tout en se situant dans la continuité des moralités médiévales à intentions pédagogiques et moralisatrices, il anticipe le théâtre de Bertolt Brecht, de Marcel Aymé, d’Harold Pinter et d’Eugène Ionesco Voir Pierre Michel, , Cahiers Octave Mirbeau, n° 13, 2006, pp. 159-170. Il y subvertit les normes sociales, il démystifie la loi et il porte la contestation au niveau du langage, qui contribue à assurer la domination de la bourgeoisie (il tourne notamment en dérision le discours des politiciens et le langage de l’amour)Voir l’édition critique des Farces et moralités dans le tome IV du Théâtre complet de Mirbeau, Eurédit, 2003, et Pierre Michel, , dans les Actes du colloque Octave Mirbeau d’Angers, Presses de l’Université d’Angers, 1992, pp. 379-392.

Postérité

Mirbeau n’a jamais été oublié et n’a jamais cessé d’être publié, mais on l’a souvent mal lu, à travers de trompeuses grilles de lecture (par exemple, nombre de critiques et d’historiens de la littérature l’ont embrigadé bien malgré lui parmi les naturalistes, ou bien on a voulu voir dans plusieurs de ses romans des œuvres érotiques, comme en témoignent nombre de couvertures de ses innombrables traductions. On a aussi eu fâcheusement tendance à réduire son immense production aux trois titres les plus emblématiques de son œuvre littéraire. Politiquement incorrect, socialement irrécupérable et littérairement inclassable, il a traversé, après sa mort, une longue période d’incompréhension de la part des auteurs de manuels et d’histoires littéraires ; et le faux rédigé par Gustave Hervé et publié cinq jours après sa mort par sa veuve abusive, Alice Regnault, a contribué à brouiller durablement son imageCe faux testament a été publié en annexe de ses Combats politiques, ainsi que le texte de Léon Werth démontrant qu’il s’agit d’un faux. Heureusement, depuis une quinzaine d’années, grâce au développement des études mirbelliennes (parution de sa biographie, publication de très nombreux inédits, fondation de la Société Octave Mirbeau, création des Cahiers Octave Mirbeau, organisation de nombreux colloques internationaux et interdisciplinaires (sept entre 1991 et 2007), constitution d'un Fonds Octave Mirbeau à la Bibliothèque Universitaire d'Angers, ouverture de deux sites Internet consacrés à Mirbeau), on le découvre sous un jour nouveau, on le lit sans idées préconçues ni étiquettes réductrices, on publie la totalité de son œuvre, dont des pans entiers étaient méconnus ou ignorés, voire totalement insoupçonnés (ses romans écrits comme nègre, par exemple), et on commence tardivement à prendre la mesure de son tempérament d’exception, de son originalité d’écrivain et du rôle éminent qu’il a joué sur la scène politique, littéraire et artistique de la Belle Époque, ainsi que dans l’évolution des genres littéraires.

Notes

Bibliographie

Romans

- Le Calvaire (1886).
- L'Abbé Jules (1888).
- Sébastien Roch (1890).
- Dans le ciel (1892-1893, première édition en volume en 1989).
- Le Jardin des supplices (1899).
- Le Journal d'une femme de chambre (1900).
- Les 21 jours d'un neurasthénique (1901).
- La 628-E8 (1907).
- Dingo (1913).
- Un gentilhomme (1920). Un gentilhomme, Flammarion, 1920
- Œuvre romanesque, Buchet/Chastel - Société Mirbeau, 3 volumes, 4000 pages, dont 800 pages d’appareil critique (2000-2001). Pierre Michel y a réalisé l’édition critique de l’ensemble des romans d’Octave Mirbeau. Cinq romans écrits comme nègre y sont reproduits en annexe : L’Écuyère, La Maréchale, La Belle Madame Le Vassart, Dans la vieille rue et La Duchesse Ghislaine. Ces quinze romans sont également accessibles en ligne sur le site Internet des éditions du Boucher, avec de nouvelles préfaces de Pierre Michel (2003-2004).

Théâtre

- Les Mauvais bergers (1897).
- Les affaires sont les affaires (1903).
- Farces et moralités (1904).
- Le Foyer (1908).
- Théâtre complet, Eurédit, 4 volumes, 2003.
- Dialogues tristes, Eurédit, 2006.

Contes et nouvelles

- Lettres de ma chaumière (1885).
- Contes de la chaumière (1894).
- (1894 ; mise en ligne en 2007).
- Dans l’antichambre (Histoire d’une Minute) (1905). Illustré par Edgar Chahine. Librairie de la Collection des Dix. A. Romagnol, Editeur. Collection de l’Académie des Goncourt.
- La Vache tachetée (1918).
- Un homme sensible (1919).
- La Pipe de cidre (1919). La Pipe de cidre, Flammarion, 1919
- Les Mémoires de mon ami (1920 ; nouvelle édition en octobre 2007).
- Les Souvenirs d’un pauvre diable (1921).
- La Mort de Balzac (1989 ; réédition en 1999).
- Contes cruels, 2 volumes (1990 ; réédition à l’identique en 2000). Recueil de 150 contes.
- Contes drôles (1995). Recueil de 21 contes.

Textes de critique

- Chez l’Illustre écrivain (1919).
- Des artistes, 2 volumes (1922-1924).
- Gens de théâtre (1924).
- Les Écrivains, 2 volumes (1925-1926).
- Notes sur l’art (1989).
- Combats esthétiques, Séguier, 2 volumes (1993).
- Premières chroniques esthétiques (1996).
- Chroniques musicales (2001).
- Combats littéraires, L’Âge d’Homme (2006).

Textes politiques et sociaux

- La Grève des électeurs (1902, rééd. 1995, 2002 et 2007).
- Combats politiques (1990).
- Combats pour l’enfant (1990).
- L’Affaire Dreyfus (1991).
- Lettres de l’Inde (1991).
- Paris déshabillé (1991).
- Petits poèmes parisiens (1994).
- L’Amour de la femme vénale (1994).
- Chroniques du Diable (1995).
- Chroniques ariégeoises (1998).

Correspondance

- Lettres à Alfred Bansard des Bois, 1862-1874 (1989).
- Correspondance avec Auguste Rodin (1988), avec Claude Monet (1990), avec Camille Pissarro (1990), avec Jean-François Raffaëlli (1993), avec Jean Grave (1994).
- Correspondance générale, 2 volumes parus, L’Âge d’Homme, (2003-2005), deux volumes à paraître.

Études

Livres

- Reginald Carr, Anarchism in France - The Case Octave Mirbeau, Manchester, 1977, 190 pages.
- Pierre Michel et Jean-François Nivet, Octave Mirbeau, l’imprécateur au cœur fidèle, biographie, Librairie Séguier, Paris, 1990, 1020 pages.
- Claude Herzfeld, La Figure de Méduse dans l’œuvre d’Octave Mirbeau, Librairie Nizet, Paris, 1992, 107 pages.
- Pierre Michel (sous la direction de), Octave Mirbeau, Actes du colloque d’Angers, Presses Universitaires d’Angers, 1992, 500 pages.
- Pierre Michel (sous la direction de) : Colloque Octave Mirbeau, Editions du Demi-Cercle, Paris, 1994, 132 pages grand format.
- Pierre Michel, Les Combats d’Octave Mirbeau, Annales littéraires de l’Universté de Besançon, 1995, 387 pages.
- Christopher Lloyd, Mirbeau’s fictions, Durham University Press, 1996, 114 pages.
- Laurence Tartreau-Zeller, Octave Mirbeau, une critique du cœur, Presses du Septentrion, 1999, 759 pages.
-, Presses de l’université d’Angers – Société Octave Mirbeau, 2001, 87 pages.
- Claude Herzfeld, Le Monde imaginaire d’Octave Mirbeau, Société Octave Mirbeau, Angers, 2001, 90 pages.
- Samuel Lair, Mirbeau et le mythe de la nature, Presses Universitaires de Rennes, 2004, 361 pages.
- Pierre Michel (sous la direction de), Un moderne : Octave Mirbeau, Eurédit, Cazaubon, 2004, 294 pages.
- Max Coiffait, Le Perche vu par Mirbeau et réciproquement, L’Etrave, 224 pages, 2006.
- Robert Ziegler, The Nothing Machine : The Fiction of Octave Mirbeau, Rodopi, Amsterdam – New York, septembre 2007, 250 pages.
- Kinda Mubaideen et Lolo, Un aller simple pour l’Octavie, Société Octave Mirbeau, Angers, septembre 2007, 62 pages.
- Gérard Poulouin et Laure Himy (sous la direction de), Octave Mirbeau, passions et anathèmes, Actes du colloque de Cerisy, Presses universitaires de Caen, à paraître en octobre 2007.

Revues

- Cahiers naturalistes, numéro spécial Octave Mirbeau, sous la direction de Pierre Michel et Jean-François Nivet, 1990, 100 pages.
- L’Orne littéraire, numéro spécial Octave Mirbeau, sous la direction de Pierre Michel, 1992, 105 pages.
- Europe, numéro Octave Mirbeau, sous la direction de Pierre Michel, mars 1999, 100 pages.
- Autour de Vallès, numéro spécial Vallès - Mirbeau, journalisme et littérature, sous la direction de Marie-Françoise Melmoux-Montaubin, 2001, 317 pages.
- Cahiers Octave Mirbeau, 1994-2007, 14 numéros parus, 5 000 pages (à commander à la Société Octave Mirbeau, 10 bis rue André Gautier, 49000 - Angers). ==
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