Révolution russe

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La Révolution russe est l'ensemble des événements en 1917 ayant conduit au renversement spontané du régime tsariste en Russie en février, puis en octobre à l'installation préparée d'un régime léniniste. Largement produite par la Grande Guerre, la Révolution russe est un événement fondateur et décisif du « court » ouvert par l'éclatement du conflit européen en 1914 et clos en 1991 par la disparition de l'URSS. Objet de sympathies et d'immenses espoirs pour les
Révolution russe

La Révolution russe est l'ensemble des événements en 1917 ayant conduit au renversement spontané du régime tsariste en Russie en février, puis en octobre à l'installation préparée d'un régime léniniste. Largement produite par la Grande Guerre, la Révolution russe est un événement fondateur et décisif du « court » ouvert par l'éclatement du conflit européen en 1914 et clos en 1991 par la disparition de l'URSS. Objet de sympathies et d'immenses espoirs pour les uns (la « grande lueur à l'Est » de Jules Romains, le « charme universel d'Octobre » décrit par François Furet), objet de sévères critiques, voire de peurs et de haines viscérales pour les autres, elle reste un des faits les plus étudiés et les plus passionnément discutés de l'histoire contemporaine. Son déroulement et ses conséquences posent toujours de nombreuses questions. Les historiens sont encore partagés quant à savoir si Février impliquait nécessairement Octobre. La nature d'Octobre (révolution, coup d'État ou combinaison des deux ?), les raisons des violences de la guerre civile de 1918-1921, celles de la genèse de la dictature soviétique sont également très discutées. Le débat très ancien sur l'évolution conduisant au stalinisme des années 1930 n'a jamais été non plus définitivement tranché : filiation logique, ou bien déviation (voire trahison), par rapport aux idéaux et aux pratiques des bolcheviks de la Révolution ? Le soviet de Petrograd en 1917.

La Russie avant la Révolution

Avant 1917, la Russie était sous la direction d’un régime tsariste, autocratique et répressif, en place depuis 10 siècles. Au début du , la Russie connut un essor industriel spectaculaire, entraînant un essor urbain et une grande effervescence culturelle : le vieil ordre social était ébranlé, aggravant les difficultés des plus pauvres. Les industries florissaient, la classe ouvrière était concentrée principalement dans les grandes villes. Cependant, cette prospérité du pays n'avait pas profité à la population. L'économie dans son ensemble reste archaïqueVoir Marc Ferro, La Révolution de 1917, 1967, p. 36.. La valeur de la production industrielle est en 1913 deux fois et demi inférieure à celle de la France, six fois moins que celle de l'Allemagne, ou quatorze fois moins que celle des États-UnisRené Girault et Marc Ferro, De la Russie à l'URSS. L'histoire de la Russie de 1850 à nos jours, Nathan, 1989.. Le rendement agricole reste médiocre, la pénurie de transport paralyse toute tentative de modernisation économiqueMarc Ferro, La Révolution de 1917, 1967, p. 39.. Le PIB par habitant est alors inférieur à celui de la Hongrie ou de l'Espagne de l'époque, et environ un quart de celui des États-Unis3 593 dollars par habitant en Russie en 1913, 13 327 aux États-Unis.. Surtout, le pays est dominé par les capitaux étrangers, qui possèdent un tiers des actions en Russie. L'industrialisation de la Russie avait été violente et mal acceptée par les couches de la paysannerie brusquement prolétarisées. La classe ouvrière naissante, bien que faible numériquement, est concentré dans de grands sites industriels qui facilitent l'émulation révolutionnaireLéon Trotsky, « Le développement de la Russie », dans Histoire de la Révolution russe.. La Russie reste un pays essentiellement rural (85% de la population). Si une partie des paysans s'était enrichie et constituait une sorte de bourgeoisie rurale, soutenant le régime, le nombre de paysans sans terres avait augmenté, créant un véritable prolétariat rural, réceptif aux idées révolutionnaires. Même après 1905, un député à la Douma signalait que dans bien des villages, la présence de blattes dans les maisons était considérée comme un signe de richesse. La capitale Petrograd, foyers des trois révolutions de 1905 et 1917. Or, après la scolarisation menée quelques années auparavant, une partie des ouvriers avait été conquise par des idées marxistes et autres idéologies révolutionnaires. Toutefois, le pouvoir tsariste fit preuve d’immobilisme. Aux et s, des mouvements organisés par des membres de toutes les classes de la population (étudiants ou ouvriers, paysans ou nobles) tentèrent de renverser le gouvernement – sans succès, certains se tournant vers le terrorisme et les attentats politiques. Les mouvements révolutionnaires étaient soumis à une dure répression, menée par la toute-puissante Okhrana, la police politique du tsar. De nombreux révolutionnaires étaient emprisonnés ou déportés, d'autres réussissaient à fuir et à rejoindre les rangs des exilés. De ce point de vue, la révolution de 1917 n’est que l’aboutissement d’une longue succession de petites révoltes. Les réformes nécessaires que ni les révoltes paysannes, ni les attentats politiques, ni l'activité parlementaire de la Douma n'avaient réussi à imposer viendront finalement d'une révolution impulsée par le prolétariat. Dès 1905, une première révolution avait ainsi eu lieu après la défaite de la Russie face au Japon et la répression d'une manifestation venue porter une supplique à Nicolas II, lors du « Dimanche Rouge » du 22 janvier à Saint-Pétersbourg . Elle constitua une tentative du peuple russe de se libérer de son tsar, et fut marquée par des soulèvements et des grèves de la part des ouvriers et des paysans qui formèrent à cette occasion leurs premiers organes de pouvoirs indépendants de la tutelle de l'État, les Soviets.

Révolution de février 1917

Les défaites successives de la Russie lors de la Première Guerre mondiale sont l'une des causes de la révolution. À l'entrée en guerre, tous les partis sont pour cette participation, à l’exception du parti social-démocrate (POSDR), le seul en Europe avec le parti socialiste serbe à refuser le vote des crédits de guerre, mais qui prévient toutefois qu'il ne cherchera pas à saboter l'effort de guerre. La guerre apporte une série impressionnante de malheurs en Russie. Dès le début du conflit, après quelques succès initiaux, l'armée connaît de lourdes défaites (en Prusse orientale notamment) ; les usines s’avèrent insuffisamment productives, le réseau ferroviaire insuffisant, le ravitaillement en armes et denrées de l’armée boiteux. Dans l’armée, les pertes battent tous les records (1 700 000 morts et 5 950 000 blessés) et des mutineries éclatent, le moral des troupes se trouvant au plus bas. Les soldats supportent de moins en moins l'incapacité de leurs officiers (on a ainsi vu des unités monter au combat avec des balles ne correspondant pas au calibre de leur fusil), les brimades et les punitions corporelles en usage dans l'armée. Soldats russes blessés au cours de la Première Guerre mondiale. La famine gronde et les marchandises se font rares. L’économie russe, qui connaissait avant la guerre le taux de croissance le plus élevé d’Europe, est coupée du marché européen. La Chambre basse du Parlement russe (la Douma), constituée de partis libéraux et progressistes, met en garde le tsar Nicolas II contre ces menaces pour la stabilité de la Russie et du régime et lui conseille de former un nouveau gouvernement constitutionnel. Mais le tsar ignore l’avis de la Douma. Isolé dans un train spécial au front, il a perdu de fait tout contact avec la réalité du pays et avec sa direction. L'impopularité de son épouse, d'origine allemande, aggrave le discrédit du régime, ce que confirme en décembre 1916 l'assassinat par un jeune noble du conseiller occulte de l'impératrice, Raspoutine. Dès 1915-1916, une prolifération de comités divers prennent en main tout ce qu'un État déficient n'assume plus (ravitaillement, soins, échanges). Avec les coopératives ou les syndicats, ces comités deviennent des pouvoirs parallèles. Le régime ne contrôle déjà plus le pays réel. Le mois de février 1917 rassemble toutes les caractéristiques pour une révolte populaire : hiver rude, pénurie alimentaire, lassitude face à la guerre… Tout commence lors de grèves spontanées, début février, des ouvriers des usines de la capitale Petrograd. Le 23 février (8 mars du calendrier grégorien), pour la journée internationale de la femme, des femmes de Pétrograd manifestent sans mot d'ordre pour réclamer du pain. Leur action est soutenues par la main-d’œuvre industrielle, qui trouve là une raison de prolonger la grève. Ce premier jour, malgré quelques confrontations avec les forces de l’ordre, il n’y a aucune victime. Les jours suivants, les grèves se généralisent dans tout Petrograd et la tension monte. Les slogans, jusque là plutôt discrets, se politisent : « À bas la guerre ! », « À bas l’autocratie ! ». Cette fois, les affrontements avec la police font des victimes des deux côtés. Les manifestants s’arment en pillant les postes de police. Après trois jours de manifestations, le Tsar mobilise les troupes de la garnison de la ville pour mater la rébellion. Les soldats résistent aux premières tentatives de fraternisation et tuent de nombreux manifestants. Toutefois, la nuit, une partie de la troupe rejoint progressivement le camp des insurgés, qui peuvent ainsi s’armer plus convenablement. Entre-temps, le tsar, désemparé, n'ayant plus les moyens de gouverner, dissout la Douma et nomme un comité provisoire. Tous les régiments de la garnison de Petrograd se joignent aux révoltés. C'est le triomphe de la révolution. Sous la pression de l'état-major, le tsar Nicolas II abdique le 2 mars (jusqu'en 1918, la Russie utilisait le calendrier julien, qui a 13 jours de retard sur celui grégorien. Le 2 mars de « l'ancien style » correspond donc au 15 mars du « nouveau style »). « Il se démit de l'empire comme un capitaine d'un escadron de cavalerie » (Marc Ferro). Son frère, le grand-duc Michel, refuse presque aussitôt la couronne. C'est de fait la fin du tsarisme, et les premières élections au soviet des ouvriers de Petrograd. Le premier épisode de la révolution a fait tout de même des centaines de victimes, en majorité parmi les manifestants. Mais la chute rapide et inattendue du régime, à un coût plutôt limité, suscite dans le pays une vague d'enthousiasme et de libéralisation.

La dualité des pouvoirs

La période suivant l'abdication du tsar est à la fois confuse et enthousiaste. Les gouvernements provisoires se succèdent rapidement au fur et à mesure que la révolution gagne en profondeur et que la masse des ouvriers et paysans se politise. Les soviets, émanations des volontés populaires, n'osent pas dans un premier temps contredire le gouvernement provisoire malgré son immobilisme et sa poursuite de la guerre. Mais le petit parti bolchevik, auquel Lénine impose une radicalisation stratégique, récupère ainsi le mécontentement général croissant et devient dépositaire des aspirations populaires, tandis que les partis révolutionnaires rivaux se discréditent les uns après les autres, et que le péril contre-révolutionnaire se dessine.

« Le pays le plus libre du monde »

La chute de la monarchie est ressentie comme une libération sans précédent. Elle ouvre en Russie une période d'allégresse populaire et d'intense fermentation révolutionnaire. Une frénésie de prises de parole gagne toutes les couches de la société. Les meetings sont quotidiens, les orateurs se succédant sans fin. Défilés et manifestations se multiplient. Des dizaines de milliers de lettres, d'adresses, de pétitions sont envoyées chaque semaine de tous les points du territoire pour faire connaître les soutiens, les doléances ou les revendications du peuple. Elles sont en particulier adressées au nouveau gouvernement provisoire et au soviet de Petrograd. Au-delà des attentes immédiates, ce qui domine est le rejet de toutes les formes d'autorité. Ce qui a permis à Lénine de parler de la Russie de ces premiers mois comme du « pays le plus libre du monde ». Selon la description de Marc Ferro : A Moscou, des travailleurs obligeaient leur patron à apprendre les fondements du futur droit ouvrier ; à Odessa, les étudiants dictaient à leur professeur nouveau programme d'histoire des civilisations ; à Petrograd les acteurs se substituaient au directeur du théâtre et choisissaient le prochain spectacle ; aux armées, des soldats invitaient l'aumônier à assister à leurs réunions pour qu'il donne un sens à sa vie. Il n'est jusqu'aux enfants qui n'aient revendiqué pour les moins de 14 ans le droit d'apprendre la boxe pour pouvoir se faire entendre des grands. C'était le monde à l'enversMarc Ferro, La Révolution d'Octobre, L'Humanité en marche, Éd. du Burrin, 1972, p. 49. Ces premières semaines emplies d'espérance et de générosité sont très peu violentes, dans les villes comme dans les campagnes. Aucune représaille officielle ou spontanée n'est par exemple exercée contre les anciens serviteurs du tsar, ce dernier étant simplement assigné à résidence ; beaucoup peuvent librement se retirer ou partir à l'étranger. Le gouvernement provisoire abolit la peine de mort, ouvre largement les prisons, permet le retour des exilés de toutes opinions (dont Lénine), et proclame les libertés fondamentales de presse, de réunion, de conscience - déjà acquises dans les faits depuis Février. L'antisémitisme d'État disparaît. L'Église orthodoxe, sous tutelle depuis Pierre le Grand, peut réunir librement un concile qui, à l'été 1917, restaure le patriarcat. Dans l'armée, le Prikaz n° 1 (ordre du jour) émis par le soviet de Petrograd interdit les brimades humiliantes des officiers et instaure pour les soldats les droits de réunion, de pétition et de presse. Enfin, la manifestation la plus spectaculaire de l'émancipation de la société civile est bien sûr la création spontanée de soviets (conseils) d'ouvriers, de paysans, de soldats ou de marins, qui couvent en quelque semaine la quasi-totalité du pays. Ces organes de démocratie directe entendent exercer un pouvoir autonome et, face au gouvernement provisoire comme à la possibilité d'une contre-révolution, veiller à la préservation et à l'extension des conquêtes de la révolution de Février.

Gouvernement provisoire et soviets

gouvernement provisoire. Un gouvernement provisoire élu par la Douma, dirigé par Michel Rodzianko, ancien officier du Tsar, monarchiste et riche propriétaire terrien, s'installe. Dès le 15 mars, sa direction est reprise pour plusieurs mois par le prince Lvov, un libéral progressiste. Ainsi, officiellement, même s'il est issu d'une révolution des ouvriers et soldats, le pouvoir est aux mains d'un gouvernement provisoire, dirigé par des hommes politiques libéraux (principalement du parti Kadet, le parti de la bourgeoisie libérale). Mais en réalité, il doit composer avec les soviets, assemblées élues d'ouvriers et de soldats. En effet, les ouvriers de Petrograd recréent spontanément les conseils (soviet en Russe) de représentant élus des ouvriers, paysans et soldats, expérimentés en 1905. Dès début mars, des soviets existent dans les principales villes du pays, ils surgiront dans les campagnes en avril et mai. Partout dans les villes et les villages, à l'annonce de la révolution dans la capitale, ils se forment tandis que les notables qui dirigeaient au nom du tsar sont destitués. Le programme du soviet de Petrograd est la paix immédiate, la terre aux paysans, la journée de 8 heures et une république démocratique. Ce programme est inapplicable par la bourgeoisie libérale qui a pris le pouvoir à la suite de la révolution, et qui ne veut ni rompre avec ses alliés, ni toucher à la propriété des terres par la noblesse féodale, ni accorder la journée de 8 heures. De surcroît, le gouvernement estime (comme une partie des dirigeants de soviets et de partis révolutionnaires) que seule la future Constituante élue au suffrage universel aura le droit de décider du destin des terres et du régime social. Mais l'absence de millions d'électeurs mobilisés au front retarde sans fin la convocation de ces élections (d'autant plus que le gouvernement continue la guerre). L'accomplissement de réformes pourtant urgentes est donc sans cesse reportée sine die. C'est au point que le gouvernement, par exemple, s'abstient même de proclamer officiellement la République avant septembre. Il prend donc d'emblée le risque de décevoir dangereusement les masses. Il ne peut de surcroît gouverner sans l'appui incertain des soviets, qui ont le soutien et la confiance de la grande masse des travailleurs. Le soviet est donc à la fois un club dans lequel les ouvriers se rendent pour discuter de la situation, et un organe de gouvernement. Les soviets sont alors dominés par des partis socialistes, mencheviks et Socialistes-Révolutionnaires (SR). Les bolcheviks, malgré leur nom, sont minoritaires. Dans l'immédiat, ces soviets, dont celui de Petrograd, affichent une ligne modérée de soutien au gouvernement provisoire, et ne mettent pas en avant les revendications les plus radicales - ce qui oblige à nuancer la notion habituelle de « dualité des pouvoirs ». La jonction entre le soviet de Petrograd et le gouvernement est assumée par le SR républicain Alexandre Kerensky, vice-président du soviet de Petrograd et ministre de la Justice puis de la Guerre. Presque tous les révolutionnaires, surtout ceux formés à l'école du marxisme, estiment en effet que la révolution prolétarienne est prématurée dans un pays aussi rural et arriéré. A leurs yeux, la Russie n'est mûre que pour une révolution bourgeoise, le prolétariat étant inexpérimenté et trop faible numériquement. La révolution doit dans un premier temps se cantonner aux tâches que l’analyse marxiste assignait à la révolution bourgeoise, celles accomplies par la révolution française de 1789 : la fin du féodalisme et la réforme agraire. Dans cette optique, les soviets sont conçus comme des « forteresses prolétariennes » implantées au cœur de la « révolution bourgeoise », pour veiller à la réalisation des revendications populaires, préparer ultérieurement le passage au socialisme, et prévenir en attendant aussi bien une contre-révolution monarchiste qu'une rupture avec la bourgeoisie. Or ceci ne répond pas à l'urgence que les masses éprouvent à voir réaliser leurs aspirations. Les partis révolutionnaires risquent donc d'encourir à terme le même discrédit populaire que le gouvernement provisoire.

Les journées d'avril

Malgré la volonté populaire d'en finir avec la guerre, l'implication dans la première guerre mondiale n'est pas remise en cause. En avril, la publication d'une note secrète du gouvernement à ses alliés, indiquant qu'il ne remettra pas en cause les traités tsaristes et continuera la guerre, provoque la colère des soldats et ouvriers. Des manifestations pour et contre le gouvernement causent les premiers véritables affrontements armés de la révolution, et contraignent à la démission le ministre des Affaires étrangères, l'historien KD Pavel Milioukov. Les socialistes modérés entrent alors au gouvernement, soutenus par la majorité des ouvriers qui pensent qu'ils pourront faire pression pour arrêter la guerre. Au même moment, peu après son retour en Russie, Lénine fait paraître ses Thèses d'avril. Dans la continuité des thèses exposées dans L'impérialisme, stade suprême du capitalisme, il considère que le capitalisme est entré dans une « phase de putréfaction » et que les bourgeoisies nationales ne sont plus capables, dans les nouveaux pays industrialisés, d'assumer le rôle révolutionnaire qu'elles ont joué dans le passé. Pour lui, seul le don de « tout le pouvoir aux soviets » et la poursuite de la révolution peuvent arrêter la guerre et assurer les conquêtes de la révolution de Février. Il refuse tout soutien au gouvernement provisoire, et prône la confiscation et le partage des terres par les paysans, le contrôle ouvrier sur les usines, le passage immédiat à une république des soviets. Ces idées étaient jusqu'alors très minoritaires au sein des bolcheviks eux-mêmes, qui s'en étaient tenus à une ligne commune de soutien au gouvernement, La Pravda dirigée par Staline et Molotov s'étant même prononcé publiquement pour la reprise du travail et un retour à la normale. Mais avec l'effondrement économique et la poursuite de la guerre, les idées du parti bolchevik, dirigé par Lénine et que rallie Trotsky à l'été, gagnent de l'influence. Début juin, les bolcheviks sont majoritaires dans le soviet ouvrier de Petrograd.

Les journées de juillet

Marins révolutionnaires russes de la flotte impériale durant l'été 1917. Dans les premiers mois de 1917, la guerre a moins été rejetée en elle-même que l'incapacité du tsarisme à la mener efficacement, ainsi que l'inhumanité ou l'incurie des officiers. Le « défaitisme révolutionnaire » prôné par Lénine est très impopulaire jusqu'au sein du parti bolchevik. Beaucoup, et pas que dans les élites bourgeoises, escomptent en Russie un sursaut patriotique et jacobin face à l'Allemagne du Kaiser, de même que la chute de la monarchie française en 1792 avait permis la victoire de Valmy et le rejet de l'envahisseur. Le ministre de la Guerre, Alexandre Kerensky, bon orateur et très populaire, entend incarner ce sursaut à la fois national et révolutionnaire. De surcroît, les slogans de paix immédiate sont au départ plus fréquents à l'arrière qu'au front, où les soldats considèrent souvent les ouvriers comme des « planqués », et apprécient peu qu'on mette en doute l'utilité des sacrifices qu'ils ont enduré depuis trois ans. De fait, une large majorité des Russes sont favorables à une « paix blanche » sans annexion ni contributions, mais beaucoup sont prêts à laisser sa chance à une ultime offensive militaireMarc Ferro (avec Jean Ellenstein), La Révolution d'Octobre, L'Humanité en Marche, Éd. des Burins, 1972.. Or entre février et juillet, l'impopularité de la guerre et la lassitude ont gagné du terrain, tout comme la propagande pacifiste. La poursuite de la guerre justifie aussi un immobilisme très critiqué, puisqu'il est impossible d'accorder la journée de huit heures sans affaiblir la production de guerre, ou de convoquer la Constituante tant que des millions de soldats sont au front. Dispersion de la foule sur la perspective Nevski, pendant les journées de juillet. L'échec militaire de l'« offensive Kerensky » déclenchée début juillet fait déborder le vase et entraîne une déception générale. Après quelques succès initiaux dus au général Broussilov, le meilleur commandant en chef russe de la Grande Guerre, l'échec est patent, les soldats refusent de monter en première ligne. L'armée entre en décomposition, les désertions se multiplient, les protestations de l'arrière enflent, la popularité de Kerensky se dégradeJohn Keegan, La Grande Guerre, Perrin, 1989.. Aussi les 3 et 4 juillet, l'échec de l'offensive connu, les soldats stationnés dans la capitale Petrograd refusent de repartir au front. Rejoints par les ouvriers, ils manifestent pour exiger des dirigeants du soviet de Petrograd qu'il prenne le pouvoir. Débordés par la base, les bolcheviks s'opposent à une insurrection prématurée, estimant qu'il est encore trop tôt pour renverser le gouvernement provisoire : les bolcheviks ne sont majoritaires qu'à Petrograd et Moscou, tandis que les partis socialistes modérés conservent une influence importante dans le reste du pays. Ils préfèrent laisser le gouvernement aller au bout de ses possibilités et montrer son incapacité à gérer les problèmes de la révolution : la paix, la journée de 8 heures, la réforme agraire.

La montée de la réaction

La répression s'abat néanmoins sur les bolcheviks. Trotsky est emprisonné, Lénine est obligé de fuir et se réfugie en Finlande, le journal bolchevik, Rabotchi I Soldat (Ouvrier et Soldat) est interdit. Les régiments de mitrailleurs qui ont soutenu la révolution sont dissouts, envoyés au front par petits détachements, les ouvriers sont désarmés. 90 000 hommes doivent quitter Petrograd, les « agitateurs » sont emprisonnés. La peine de mort abolie en février est rétablie. Au front, la reprise en main est brutale après la liberté laissée par le Prikaz n° 1 en février. Ainsi le 8 juillet, le général Kornilov, qui commande le front sud-ouest, donne l'ordre d'ouvrir le feu à la mitrailleuse et l'artillerie sur les soldats qui reculeraient. Du 18 juin au 6 juillet, une offensive sur ce front fait 58 000 morts, sans succès. Parallèlement la réaction se manifeste, et le tsarisme relève la tête ; des pogroms se produisent en province. Kerensky a succédé au prince Georgy Lvov, monarchiste modéré, après les journées de juillet, mais il perd de plus en plus la considération des masses populaires, et paraît incapable de contenir la montée de la réaction.

Le soulèvement de Kornilov

Le général Kornilov est nommé nouveau commandant en chef par Kerensky. Alors que l'armée se disloque, il incarne un retour à la discipline de fer antérieure : il a déjà donné l'ordre en avril de fusiller les déserteurs et d'exposer les cadavres avec des écriteaux sur les routes, et menacé de peines sévères les paysans qui s'en prendraient aux domaines seigneuriaux. Ce général d'humble extraction populaire, réputé monarchiste, est en réalité un républicain, indifférent au rétablissement du tsar, ce qui est rare pour l'époque dans la caste militaire. Avant tout nationaliste, il veut surtout le maintien de la Russie dans la guerre, que ce soit sous l'autorité du gouvernement provisoire ou sans lui. Beaucoup plus bonapartiste voire pré-fasciste que monarchisteJohn Keegan, La Grande Guerre, Perrin, 1989, et Marc Ferro, préface à Nazisme et communisme. Deux régimes dans le siècle, Hachette Pluriel, 2000., il n'en devient pas moins très vite le nouvel espoir des anciennes classes dirigeantes, noblesse et grande bourgeoisie, et de tous ceux qui aspirent à un retour à l'ordre, ou simplement à un châtiment sévère des défaitistes bolcheviks. Dans les usines et l'armée, le danger d'une contre-révolution prend corps. Les syndicats, dans lesquels les bolcheviks sont majoritaires (malgré la répression) organisent une grève massivement suivie. Alexandre Kerensky, chef du gouvernement provisoire. La tension monte progressivement, marquée par la radicalisation du discours des partis. Ainsi le 20 août, au comité central du Parti cadet, son dirigeant Milioukov déclare : « Le prétexte en sera-t-il fourni par des émeutes de la faim ou par une action des bolcheviks, en tout cas la vie poussera la société et la population à envisager l'inéluctabilité d'une opération chirurgicale. » L'Union des officiers de l'armée et de la flotte, organisation influente dans les corps supérieurs de l'armée russe et financée par les milieux d'affaires, appelle à l'établissement d'une dictature militaire. Sur le front, le capitaine Mouraiev, membre du parti SR, constitue plusieurs bataillons de la mort et assure que ces « bataillons ne sont pas destinés au front, mais aussi à Petrograd, quand il faudra régler leurs comptes aux bolcheviques. »Jean-Jacques Marie, La Guerre civile russe, p. 17. Fin août 1917, Kornilov organise un soulèvement armé, et jette 3 régiments de cavalerie par voie de chemin de fer sur Petrograd, dans le but affiché d'écraser dans le sang les soviets et les organisations ouvrières, et de remettre la Russie dans la guerre. Face à l'incapacité du gouvernement provisoire à se défendre, les bolcheviks organisent la défense de la capitale. Les ouvriers creusent des tranchées, les cheminots envoient les trains sur des voies de garage, et les troupes finissent par se dissoudre. Les conséquences du putsch sont énormes : les masses se sont réarmées, les bolcheviks peuvent sortir de leur semi-clandestinité, les prisonniers politiques de juillet, dont Trotsky, sont libérés par les marins de Kronstadt. Pour mâter le putsch, Kerensky a appelé à l'aide tous les partis révolutionnaires, acceptant la libération et l'armement des Bolcheviks eux-mêmes. Il a perdu le soutien de la droite, qui ne lui pardonne pas l'échec du putsch, sans pour autant rallier la gauche, qui le juge trop indulgent dans la répression des complices de Kornilov, encore moins l'extrême-gauche bolchevik, à laquelle Lénine, de sa cachette, a fixé le mot d'ordre : « Aucun soutien à Kerensky, lutte contre Kornilov ».

L'ébullition populaire, l'explosion paysanne et la montée des bolcheviks

Meeting du parti bolchevik (Lénine est à droite sur la photographie). De plus en plus d'ouvriers et soldats pensent qu'il ne saurait y avoir de conciliation entre l'ancienne société défendue par Kornilov et la nouvelle. Le putsch et l'effondrement du gouvernement provisoire, en donnant aux soviets la direction de la résistance renforce leur autorité et accroît l'audience des bolcheviks. Leur prestige se trouve grandi : aiguillonnées par la contre-révolution, les masses se radicalisent, des soviets, des syndicats se rangent du côté des bolcheviks. Le 31 août, le soviet de Petrograd accorde la majorité aux bolcheviks, et élit Trotsky à sa présidence le 30 septembre. Toutes les élections montrent cette montée ; ainsi, aux élections municipales de Moscou, entre juin et septembre, les SR passent de 375 000 suffrages à 54 000, les mencheviks de 76 000 à 16 000, les cadets de 109 000 à 101 000 voix, alors que les bolcheviks passent de 75 000 à 198 000 voix. Le mot d'ordre « tout le pouvoir aux soviets » dépasse largement les bolcheviks et est repris par des ouvriers SR ou mencheviks. Le 31 août, le soviet de Petrograd et 126 soviets de province votent une résolution en faveur du pouvoir des soviets. La révolution se poursuit et s'accélère, surtout dans les campagnes. Pendant cet été 1917, les paysans passent à l'action, et s'emparent des terres des seigneurs, sans plus attendre la réforme agraire promise et constamment retardée par le gouvernement. La paysannerie russe renoue en fait avec sa longue tradition de vastes soulèvements spontanés (les bunts), qui avaient déjà marqué le passé national, ainsi lors des grandes révoltes de Stenka Razine au XVIIe siècle ou de Pougatchev (1774-1775) au temps de Catherine II. Pas toujours violentes, ces occupations massives des terre sont toutefois souvent le théâtre de déchaînements spontanés où les propriétés des maîtres sont brûlées, eux-mêmes maltraités voire assassinés. Cette immense jacquerie, sans doute la plus importante de l'histoire européenne, est globalement victorieuse, et les terres sont partagées, sans que le gouvernement ne condamne ni ne ratifie le mouvement. Apprenant que le « partage noir » est en train de s'accomplir dans leurs villages, les soldats, largement d'origine paysanne, désertent en masse, afin de pouvoir participer à temps à la redistribution des terres. L'action de la propagande pacifiste, le découragement après l'échec de l'ultime offensive de l'été font le reste. Les tranchées se vident peu à peu. Ainsi, les bolcheviks, qu'on qualifiait encore en juillet d'une « insignifiante poignée de démagogues » contrôlent la majorité du pays. Dès juin 1917, à une séance du congrès des soviets, Lénine avait déjà exposé ouvertement que les Bolcheviks visaient à prendre le pouvoir seuls et à l'assumer seuls ; sur le coup il n'a déclenché que l'hilarité de la salle...

Octobre 1917

En octobre 1917, Lénine et Trotsky considèrent que le moment est venu d'en finir avec la situation de double pouvoir.

L'insurrection

Les débats au sein du comité central du Parti bolchévik afin que celui-ci organise une insurrection armée et prenne le pouvoir sont vifs. Certains autour de Kamenev et Zinoviev considèrent qu'il faut encore attendre, car le parti est déjà assuré de la majorité dans les soviets, et se retrouverait à leur avis isolé en Russie comme en Europe s'il prenait le pouvoir seul et non au sein d'une coalition de partis révolutionnaires. Mais Lénine et Trotski l'emportent et après avoir résisté, le Comité approuve et organise l’insurrection, dont Lénine fixe la date pour la veille de l'ouverture du congrès des soviets, qui doit se réunir le 25 octobre. Un Comité militaire révolutionnaire est créé au sein du soviet de Petrograd et dirigé par Trotski, président de ce dernier. Il est composé d’ouvriers armés, de soldats et de marins. Il s'assure le ralliement ou la neutralité de la garnison de la capitale, et prépare soigneusement la prise d’assaut des points stratégiques de la ville. La préparation du coup de force se fait presque au vu et au su de tous, les plans livrés par Kamenev et Zinoviev en sont même disponibles dans les journaux, et Kerensky lui-même en vient à souhaiter l'affrontement final qui viderait l'abcès. Le Comité militaire révolutionnaire de Petrograd annonce la déposition du gouvernement provisoire. L'insurrection est lancée dans la nuit du 6 au 7 novembre 1917 (24 au 25 octobre du calendrier julien). Les évènements se déroulent presque sans effusion de sang. Les Gardes rouges conduits par les bolcheviks prennent sans résistance le contrôle des ponts, des gares, de la banque centrale, des centrales postale et téléphonique, avant de avant de lancer un assaut final sur le Palais d'hiver. Les films officiels tournés plus tard montrèrent ces évènements sous un angle héroïque, bien que dans la réalité les insurgés n'eurent à faire face qu'à une faible résistance. En effet, parmi les troupes cantonnées dans la capitales, seuls quelques bataillons d'élèves officiers (« junkers ») soutiennent le gouvernement provisoire, l'immense majorité des régiments se prononçant pour le soulèvement ou se déclarant neutres. On ne dénombre que six morts. Pendant l'insurrection, les tramways continuent à circuler, les théâtres à jouer, les magasins à ouvrir. Un des événements les plus décisifs du XXe siècle a lieu sans que grand monde s'en rende compte. Si une poignée de partisans a pu se rendre maître de la capitale face à un gouvernement provisoire que plus personne ne soutient, le soulèvement doit maintenant être ratifié par les masses. Le lendemain, 25 octobre, Trotsky annonce officiellement la dissolution du gouvernement provisoire lors de l'ouverture du Congrès pan-russe des soviets des députés ouvriers et paysans (649 délégués élus, dont 390 bolcheviks). Mais de nombreux révolutionnaires socialistes considéraient que Lénine et les bolcheviks avaient pris le pouvoir illégalement, et quittèrent la salle. Ces défections furent accompagnées de ce commentaire de Léon Trotsky : « Partez, allez-y, partez, vous rejoignez les tas de poussière de la société ». Le jour suivant, les Soviets ratifient la constitution d’un conseil des commissaires du peuple intégralement constitué de bolcheviks, comme base du nouveau gouvernement, en attendant la convocation d'une assemblée constituante.

Le nouveau gouvernement

Dans les quelques heures qui suivirent, une poignée de décrets allait jeter les bases du nouveau régime. Lorsque Lénine fit sa première apparition publique, il fut ovationné et sa première déclaration fut : « Nous allons maintenant procéder à la construction de l’ordre socialiste ». Tout d'abord, Lénine annonce l'abolition de la diplomatie secrète et la proposition à tous les pays belligérants d'entamer des pourparlers « en vue d'une paix équitable et démocratique, immédiate, sans annexions et sans indemnités ». Ensuite, est promulgué le décret sur la terre : « la grande propriété foncière est abolie immédiatement sans aucune indemnité ». Il laisse aux soviets de paysans la liberté d'en faire ce qu'ils désirent, socialisation de la terre ou partage entre les paysans pauvres. Le texte entérine en fait une réalité déjà existante, puisque les paysans se sont déjà emparés des terres pendant l'été 1917. Mais ce faisant, il gagne aux bolcheviks la neutralité bienveillante des campagnes, au moins jusqu'au printemps 1918. Enfin un nouveau gouvernement, baptisé « conseil des commissaires du peuple » est nommé. D'autres mesures suivront, comme une nouvelle abolition de la peine de mort (malgré la réticence de Lénine qui la jugeait indispensable), la nationalisation des banques (14 décembre), le contrôle ouvrier sur la production, la création d'une milice ouvrière, la souveraineté et l'égalité de tous les peuples de Russie, leur droit à disposer d'eux-mêmes « y compris par la séparation totale et la constitution d'un État indépendant », la suppression de tout privilège à caractère national ou religieux, etc. La réussite d'octobre acheva dans l'immédiat certains prémices de la Révolution russe nés en février, en prenant en 33 heures des mesures que le gouvernement provisoire n'avait pas pris en 8 mois d'existence. En 1871, les ouvriers parisiens avaient pris le pouvoir pendant la Commune de Paris. Cette première expérience de « dictature du prolétariat » (comme Friedrich Engels l'a qualifiée) s'était terminée par le massacre de 10 000 à 20 000 communards et des déportations en masse. En prenant le pouvoir à Petrograd, Lénine et Trotsky savaient qu'ils ne pourraient tenir sans le renfort de pays industrialisés, l'Allemagne, la France et l'Angleterre ; en attendant, il s'agit pour eux de tenir plus que les 72 jours de la commune de Paris.

La nature d'Octobre : révolution, coup d'État, coup d'État et révolution ?

Dès les premières heures qui suivent le 7 novembre, et jusqu'à nos jours, nombre d'acteurs et de commentateurs ont considéré la « révolution d'octobre » comme étant en réalité un simple coup d'État d'une minorité résolue et organisée, qui visait à donner « tout le pouvoir aux bolcheviks »Titre d'un chapitre d'Hélène Carrère d'Encausse, Lénine, Fayard, 1997. et non aux soviets. L'Humanité, principal quotidien socialiste français, titre ainsi le 9 sur le « coup d'État en Russie » qui vient d'amener Lénine et les « maximalistes » au pouvoir. L'historien A. Mongili relève d'ailleurs que dans les années suivantes, les Bolcheviks eux-mêmes n'hésitent pas à parler entre eux de leur « coup » d'Octobre (perevorot)Allessandro Mongili, Staline et le stalinisme, Casterman, 1995.. Marc Ferro considère qu'Octobre est à la fois, techniquement, un putsch, mais qui ne s'explique que dans le contexte d'ébullition révolutionnaire générale dans tout le pays et dans toute la société. Les forces populaires ont apporté un soutien au moins tacite à l'entreprise bolchevik, face à un gouvernement discrédité et déjà impuissant« Aux militants révolutionnaires de 1917, Octobre apparut comme un coup d'État contre la démocratie, comme une sorte de putsch accompli par une minorité qui sut prendre le pouvoir et le garder. Jugement excessif puisqu'au IIe Congrès des soviets, réuni en pleine insurrection, il y avait une majorité de bolcheviks, qu'une partie des SR et des mencheviks s'y rallia aux vainqueurs, et que les futurs dirigeants de l'État soviétique, Lénine, Trotski, Kamenev, Zinoviev, étaient élus en tête du Présidium. (...) Le jugement des nouveaux opposants, mencheviks, populistes, anarchistes, est également partial en ce sens que les bolcheviks accomplissaient par priorité après six mois de lutte et de tergiversations ce que les classes populaires demandaient : que les chefs militaires, les propriétaires, les riches, les prêtres et autres bourgeois soient définitivement expulsés de l'Histoire. Par contre, il est indéniable qu'en participant à l'insurrection et en aidant les bolcheviks à prendre le pouvoir, les soldats, ouvriers et marins croyaient que le pouvoir passerait aux Soviets. Pas un instant ils n'imaginaient que les bolcheviks, en leur nom, garderaient ce pouvoir pour eux tout seuls, et pour toujours. » Marc Ferro (avec Jean Elleinstein), La Révolution d'Octobre, L'Humanité en Marche, Éd. du Burin, 1972, p. 95. Nicolas Werth, évoquant les « paradoxes et malentendus d'Octobre », résume ainsi les débats et les thèses opposées, souvent non dénués d'arrière-pensées et de parti-pris idéologiques : Pour une première école historique qu'on pourrait qualifier de libérale, la révolution d'Octobre n'a été qu'un putsch imposé par la violence à une société passive, résultat d'une habile conspiration tramée par une poignée de fanatiques disciplinés et cyniques, dépourvus de toute assise réelle dans le pays. Aujourd'hui, la quasi-totalité des historiens russes, comme les élites cultivées et les dirigeants de la Russie post-communiste a fait sienne la vulgate libérale. Privée de toute épaisseur sociale et historique, la révolution d'Octobre 1917 n'a été qu'un accident qui a détourné de son cours naturel la Russie pré-révolutionnaire, une Russie riche, laborieuse et en bonne voie vers la démocratie (...). Si le coup d'État bolchévique de 1917 n'a été qu'un accident, alors le peuple russe n'a été qu'une victime innocente. Face à cette interprétation, l'historiographie soviétique a tenté de montrer qu'Octobre avait été l'aboutissement logique, prévisible, inévitable, d'un itinéraire libérateur entrepris par les masses consciemment ralliées au bolchevisme. (...) Rejetant la vulgate libérale comme la vulgate marxisante, un troisième courant historiographique s'est efforcé de dés-idéologiser l'histoire, de comprendre, comme l'écrivit Marc Ferro, que l'insurrection d'Octobre 1917 ait pu être à la fois un mouvement de masse et que seul un petit nombre y ait participé. (...) C'est pourquoi, selon cet historien, loin des « simplismes » libéraux ou marxistes, la révolution d'Octobre 1917 nous apparaît comme la convergence momentanée de deux mouvements : une prise du pouvoir politique, fruit d'une minutieuse préparation insurrectionnelle, par un parti qui se distingue radicalement, par ses pratiques, , son organisation et son idéologie, de tous les autres acteurs de la révolution ; une vaste révolution sociale, multiforme et autonome (...) une immense jacquerie paysanne d'abord, l'année 1917 une étape décisive d'une grande révolution agraire, une décomposition en profondeur de l'armée, formée de près de 10 millions de soldats-paysans mobilisés depuis 3 ans dans une guerre dont ils ne comprenaient guère le sens (...), un mouvement revendicatif ouvrier spécifique, (...), un quatrième mouvement enfin (...) à travers l'émancipation rapide des nationalités et des peuples allogènes (...). Chacun de ces mouvements a sa propre temporalité, sa dynamique interne, ses aspirations spécifiques, qui ne sauraient évidemment être réduites ni aux slogans bolcheviques ni à l'action politique de ce parti(...). Durant un bref mais décisif instant - la fin de l'année 1917 - l'action des Bolcheviks, minorité politique agissante dans le vide institutionnel ambiant, va dans le sens des aspirations du plus grand nombre, même si les objectifs à moyen et à long terme sont différents pour les uns et pour les autres. Selon sa conclusion, en Octobre 1917, « momentanément, coup d'État politique et révolution sociale se télescopent, avant de diverger vers des décennies de dictature »Nicolas Werth, « Paradoxes et malentendus d'Octobre », in Le Livre noir du communisme, Robert Laffont, 1997, p. 49-51..

Les débuts du régime bolchevik

En prenant le pouvoir à Petrograd, Lénine et Trotsky n’ont nullement l’intention de construire le socialisme dans la seule Russie, sous-développée et arriérée. Mais ils espèrent être la première victoire ouvrière d’une série de révolutions dans les pays industrialisés d'Europe, qui seule permettrait à la révolution de tenir. Trotsky a déclaré au congrès des soviets qui approuve l’insurrection : « Ou bien la Révolution russe soulèvera le tourbillon de la lutte en Occident, ou bien les capitalistes de tous les pays étoufferont notre révolution. » Mais ce n'est qu'un an plus tard, toutefois, qu'une vague de révolutions éclate en Allemagne (révolution allemande de novembre 1918-1919) ou en Hongrie (où une République des conseils voit le jour pour 133 jours, dirigée par Bela Kun). En Finlande voisine, la révolution a été vaincue dès mars 1918 au prix d'une guerre civile, avec l'aide des Allemands. D'autres pays, comme l'Italie, connaissent des grèves insurrectionnelles. Mais ces révolutions sont partout écrasées dans le sang. En Finlande, la terreur blanche fait 35 000 morts, et en janvier 1919 la social-démocratie allemande fait appel aux corps francs pour réprimer la révolution ouvrière, et fait assassiner les dirigeants spartakistes Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg. Ailleurs, comme en France, en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis, une vague de grèves et de manifestations ne débouche sur aucune tentative révolutionnaire. La vague révolutionnaire, plus tardive que prévue, a donc fini par reculer, et le pouvoir bolchevik reste aussi isolé qu'à ses premiers jours. Les bolcheviks sont confrontés seuls aux immenses difficultés d'une Russie en explosion, où leur prise du pouvoir ne fait nullement l'unanimité.

La situation économique au lendemain de la révolution d'octobre

La guerre mondiale a saigné la Russie, et l’a privé d’une grande part de ses approvisionnements. Déjà avant octobre 1917, le gouvernement provisoire de Kerensky avait dû procéder à des réquisitions forcées des stocks de nourriture afin de nourrir les villes, où la famine guette. En arrivant au pouvoir les bolcheviks tentent de renoncer à ces pratiques impopulaires, mais devant l'aggravation de la situation sanitaire et économique, ils devront y recourir à nouveau. La situation économique n'est évidemment pas améliorée par l'occupation de l'Ukraine par les troupes allemandes, ni par l'embargo sur la Russie décrété en 1918 par les principales puissances (États-Unis, Grande-Bretagne, France, Allemagne et Japon), ni par les débuts de la guerre civile. Dans les campagnes, n'ayant plus de biens de consommation à acheter contre leurs grains, les paysans ont déjà cessé de ravitailler les villes dès avant la révolution de Février. De surcroît, Lénine et Trotsky, fascinés par le dirigisme économique militarisé mis en place par l'état-major prussien en Allemagne, veulent remettre les ouvriers au travail selon des méthodes similaires, afin de pouvoir tenir le choc face à la future contre-révolution. Or beaucoup de travailleurs n'ont nullement envie de renoncer à leurs conquêtes et de revenir aux efforts énormes et à l'autoritarisme exigé par la guerre totale. La coercition à leur encontre devient vite inévitableBoris Souvarine, Staline. Aperçu historique du bolchevisme, Plon, 1935, sur les premiers jours du régime.. La situation se dégrade donc brutalement, provoquant en quelques mois une quasi-disparition de toute activité économique dans le pays. En janvier 1918, la ration de blé moyenne dans les grandes villes tombe à 3 livre par mois. Des entreprises doivent fermer, les ouvriers ne trouvant plus de quoi se nourrir, des bandes de pillards parcourent les campagnes à la recherche de nourriture, des détachements de déserteurs se heurtent à l'armée.

Bolcheviks et paysannerie : du malentendu au conflit

L'un des premiers décrets du gouvernement bolchévik a entériné l'abolition déjà effective de la grande propriété foncière et l'initiative laissée aux paysans quant à la répartition ou la socialisation des terres. Ce décret est en rupture avec le programme bolchevik, qui prévoyait la nationalisation des terres. Pour certains, il s'agit là d'une manœuvre des bolcheviks : il marque aussi un malentendu entre les bolcheviks et les paysans. Les premiers visent à terme au collectivisme intégral, les seconds à l'extension et à la multiplication de la petite propriété. Les bolcheviks ont habilement repris depuis plusieurs mois le programme des SR, que ces derniers ont été incapables de mettre en œuvre. Mais de ce fait les paysans ne sont que conjoncturellement séduits par le parti de Lénine, qui reste avant tout collectiviste, urbain et ouvriériste. De leur côté, les bolcheviks pour leur part se déclarent toujours partisan de la nationalisation, mais disent n'avoir ni le désir ni les moyens de l'imposer aux paysans. Lénine écrit : Nous ne pouvons ignorer la décision de la base populaire, quand bien même nous ne serions pas d'accord avec elle... Nous devons donner aux masses populaires une entière liberté d'action créatrice... En somme, et tout est là, la classe paysanne doit obtenir la ferme assurance que les nobles n'existent plus dans les campagnes, et il faut que les paysans eux-mêmes décident de tout et organisent leur existence. En effet, pour les bolcheviks, c'est la réforme agraire qui est à l'ordre du jour, et non la construction d'une société socialiste, dont ils pensent que l'instauration est impossible dans un pays pauvre comme la Russie. Conscients donc qu'ils ne pourraient gouverner sans l'appui du monde rural, constituant l'immense majorité du pays, les bolcheviks convoquent du 10 au 16 novembre un congrès paysan. Malgré une majorité SR hostile aux bolcheviks, ce dernier ratifie le décret sur la terre et apporte son soutien au nouveau gouvernement, consacrant l'union provisoire entre le prolétariat urbain et la paysannerie. Ainsi, dans les quelques mois très difficiles qui précèdent le traité de Brest-Litovsk, le nouveau pouvoir a réussi à éviter le danger de s'aliéner de surcroît les masses rurales, alors qu'il est déjà confronté à l'hostilité des tsaristes, des libéraux et d'une majeure partie des formations socialistes. Mais il hérite du problème catastrophique du ravitaillement des villes, qui a déjà fait tomber Nicolas II et Kerensky. La nécessité de procéder à des réquisitions de céréales s'il veut survivre porte en elle les germes d'un grave conflit avec la paysannerie, effectif dès 1918. Les soviets organisent donc dès le printemps 1918 des détachements d'ouvriers, chargés de procéder à des réquisitions dans les campagnes. La violence fréquente de leurs méthodes, et celle de la résistance paysanne, entraînent à leur tour une chute notable de la production agricole. Ultérieurement, les Blancs, bien que proclamant le libre échange, seront eux-aussi contraints de recourir aux réquisitions forcées.

Les premiers combats de la guerre civile (automne 1917)

Si la révolution fut un succès à Petrograd, la tentative de prendre Moscou du 28 octobre au 2 novembre rencontra de violentes résistances. Avant que les Bolcheviks conduits par le jeune Nicolas Boukharine ne s'emparent finalement du Kremlin, leurs opposants (SR et monarchistes) ont mené une sanglante répression, responsable de centaines d'exécutions sommaires. Au lendemain de la prise du pouvoir par les bolcheviks à Petrograd, Kerensky rejoint le général blanc Krasnov et ses cosaques qui marchent sur Petrograd. Ils sont appuyés à Petrograd même par une mutinerie des élèves officiers (junkers), dont les SR ont pris la tête. Les junkers sont rapidement défaits par les gardes rouges. Arrivés à 20 kilomètres de la capitale, les cosaques rencontrèrent la résistance de ces derniers, et subissent des pertes importantes. Krasnov est arrêté, mais remis en liberté contre sa parole d’honneur de ne plus porter les armes contre la révolution. Il partira dans la région cosaque du Don, pour y monter une armée blanche. De son côté, le grand Quartier Général (la « stravka ») de l’armée Russe annonce le 31 octobre sa volonté de marcher sur Pétrograd « afin d’y rétablir l’ordre ». Rejoint par les chefs du parti SR, Tchernov et Gotz, il propose la création d’un « gouvernement de l’ordre ». Cependant, la masse des soldats passe peu à peu aux bolcheviks, arrêtant les officiers. Le 9 novembre, Lénine appelle les soldats à s’opposer à la tentative contre-révolutionnaire des officiers, à élire des représentant et engager directement des négociations d’armistice. Le 18 novembre, l’état-major doit fuir dans le sud, le généralissime Doukhonine étant massacré par ses propres soldats. Dans les semaines qui suivent, des milliers d’officiers et de junkers rejoignent la région du Don, comme le général Kornilov, arrêté suite à sa tentative de putsch en septembre, et qui a pu quitter le monastère où il était interné. Une armée blanche de 3 à 4000 hommes est montée par le général tsariste Alekseev. Cette armée réprime dans les sang les soulèvements ouvriers à Rostov et Taganrog, les 26 novembre et 2 janvier. Les gardes rouges ouvrières de Moscou et Petrograd, sous le commandement d’Antonov-Ovseenko convergent vers le sud et mènent une guerre de partisans, qui finissent par chasser Kornilov. C'est au point qu'apprenant la déroute des Blancs, Lénine croit pouvoir s'exclamer, le 1er avril 1918, que la guerre civile est terminée... D’autres combats sont menés dans le Kouban, où le pouvoir des soviets s’installe provisoirement à Ekatérinodar. Quant au soulèvement des cosaques de l’Oural, il se termine par une défaite. Sur le front roumain, l’armée se décompose en détachements blancs, qui rejoindront l’armée blanche de Dénikine, et en régiments rouges.

Le problème de la coalition

Le 2 congrès des soviets avait approuvé la nomination du gouvernement composé uniquement de Bolcheviks. Or pour de nombreux militants bolcheviks, cette solution n'est pas acceptable. Victor Serge écrit : « On affirme que les bolcheviks voulurent tout de suite le monopole du pouvoir. Autre légende ! Ils redoutaient l'isolement du pouvoir. Nombre d'entre eux furent, au début, partisans d'un gouvernement de coalition socialiste ». De fait dès le lendemain de l'insurrection victorieuse, la quasi-totalité des délégués au congrès des soviets votent une résolution du menchevik Julius Martov, soutenue par le bolchevik Lounatcharski, demandant que le Conseil des commissaires du peuple soit élargi à des représentants d'autres partis socialistes. Le syndicat des cheminots, le Vikhjel, reprend cette revendication. L’opportunité de créer une coalition socialiste entraîne de vifs débats au sein du parti bolchevik, les dirigeants étant divisés sur le fait de partager le pouvoir, ou sur les concessions possibles, et menant le parti bolchevik au bord de la scission (plusieurs dirigeants démissionnent de leurs postes pour dénoncer le refus d'une coalition par Lénine : « Ce groupe (Zinoviev, Kamenev, Rykov et Noguine) s’indigna et des tentatives de Lénine pour faire échouer les négociations, et de son comportement à l’égard des autres partis socialistes à la veille des élections, notamment dans la question fondamentale de la liberté de la presse. »Hélène Carrère d'Encausse, Lénine, la révolution et le pouvoir, Flammarion, 1979, p. 95.). Le commissaire du peuple au travail Chliapnikov, ainsi que Riazanov, se joignent aux protestations contre le refus de Lénine. Finalement une délégation, conduite par Kamenev, rencontre les représentants mencheviks et SR, qui exigent le désarmement des gardes rouges, un gouvernement sans Lénine ni Trotsky. Mis en difficulté au cours d’un comité central du parti bolchevik, Lénine est contraint de transiger : il refuse la poursuite des négociations en vue d’une coalition unissant tous les socialistes, mais accepte que des négociations se poursuivent uniquement avec les SR de gauche. Certains SR de gauche entrent ainsi au gouvernement en décembre 1917.

Les premiers jours

Les avis sur les premiers jours suivant le changement de pouvoir d'octobre sont partagés. Pour certains, il s'agit dès le début d'une dictature. Maxime Gorki écrit le 7 décembre 1917 : « Les bolcheviks ont placé le Congrès des soviets devant le fait accompli de la prise du pouvoir par eux-mêmes, non par les soviets. Il s'agit d'une république oligarchique, la république de quelques commissaires du peuple. »Novaja Zizn', 7 décembre 1917. Dès le lendemain du 7 novembre, 7 journaux de la capitale sont interditsSelon Marc Ferro, La Révolution de 1917, 1967, p. 863. Parmi eux, la Retch , organe central du parti des cadets (qui continue à paraître sous d’autres titres jusque juillet 1918) ; Dien , quotidien de tendance libérale-bourgeoise financé par les banques ; Birjovka ou Birjévyié Viédomosti , journal bourgeois fondé en 1880 dans des buts commerciaux. Selon Nicolas Werth, certains seraient des journaux socialistes, ce que contestent Marc Ferro et Victor Serge. Dans La Révolution russe, Richard Pipes qualifie Dien de journal menchevik et parle en outre de l'interdiction de Nache obsheie delo, « entièrement antibolchevique » et de Novoie Vremia, « de droite » (p. 479). Il ajoute que « la plupart des quotidiens interdits reparurent très vite sous des noms différents ».. Il s'agit selon Victor Serge de 7 journaux prônant ouvertement la résistance armée au « coup de force des agents du Kaiser ». Mais les partis socialistes conservent leur presse, comme celui de Maxime Gorki. Selon Victor Serge, la presse légale menchevique ne disparaît qu’en 1919, celle des anarchistes hostiles au régime en 1921, celle des SR de gauche dès juillet 1918 du fait de leur révolte contre les bolcheviks. Mais les bolcheviks s’étaient, avant qu’ils prennent le pouvoir, prononcés pour la liberté de la presse, y compris Lénine: « Par le passé Lénine s’était fait alors le chantre de la liberté de la presse moins de trois mois plus tard, il oublie ce texte intitulé Comment assurer le succès de l’Assemblée constituante ? Une fois le pouvoir acquis, il est devenu hostile et à la presse libre, et à la Constituante » Hélène Carrère d'Encausse, Lénine, Fayard, 1998, p. 350. Lénine répond ainsi le 7 novembre aux SR de gauche qui protestent contre l’interdiction de journaux bourgeois : « N'avait-on pas interdit les journaux tsaristes après le renversement du tsarisme ? »., et cette volte-face n’est pas acceptée par de nombreux bolcheviksIouri Larine propose ainsi au comité exécutif central une motion réclamant l’abolition des mesures contre la liberté de la presse, motion qui n’est rejetée qu’à deux voix près.. Marc Ferro considère que « contrairement à la légende, la suppression de la presse bourgeoise ou des feuilles SR n'émane ni de Lénine ni des sphères dirigeantes du parti bolcheviks » mais « du public, en l'occurrence des milieux populaires insurgés »Marc Ferro, La Révolution de 1917, 1967, p. 863.. Alors qu'à peu près tous les fonctionnaires de Petrograd se sont mis en grève pour protester contre le coup de force, des listes publiques dénoncent ceux qui refusent de servir le nouveau pouvoir. Le 10 décembre, les dirigeants du parti Cadet, qui ont pris la tête de la résistance armée au gouvernement bolchevik, sont déclarés en état d'arrestationLe décret sur l'arrestation des chefs de la guerre civile contre la révolution (Pravda, n° 23, 12 décembre (29 novembre) 1917) déclare que « Les membres des organismes dirigeants du parti cadet sont passibles d'être arrêtés et déférés devant les tribunaux révolutionnaires ».. D'autres estiment que c’est surtout la clémence qui marque les premiers temps du régime soviétiqueArno Joseph Mayer, Les Furies : Violence, vengeance, terreur, aux temps de la révolution française et de la révolution russe, p. 215-219 : « Si il n'y avait pas eu de "preuves" d'une résistance implacable juste après la prise du pouvoir, les bolcheviques auraient très probablement renoncé à la terreur (...) En novembre 1918 encore, alors que le clivage ami-ennemi était consommé, Lénine prétendait non sans raison que "nous procédons à des arrestations mais que nous ne recourrons pas à la terreur" notamment contre des frères ennemis. ». Voir aussi Pierre Broué, , dans ; ou Edward Hallett Carr, La Révolution russe.. Les ministres du gouvernement provisoire sont arrêtés, et rapidement relâchés. La plupart participeront par la suite à la guerre civile aux cotés des armées blanches. Le général Krasnov, qui s'est soulevé au lendemain de l'insurrection d'octobre, est mis en liberté avec d'autres officiers contre leur parole de ne pas reprendre les armes contre le régime soviétique. Ils formeront les cadres de l’armée Blanche dans les mois suivants. Lénine a refusé en octobre 1917 les avertissements de Kamenev et Zinoviev, qui préféraient une alliance préalable avec les autres forces révolutionnaires et un partage équitable du pouvoir, et qui avaient mis en garde contre le risque d'isolement des bolcheviks face aux oppositions. Le coup de force d'Octobre a mis les autres partis devant le fait accompli, d'où leur colère. La radicalisation violente de la situation et la montée aux extrêmes vont marquer l'année 1918, un point de non-retour étant atteint dans l'été.

La paix de Brest-Litovsk

En prenant le pouvoir en Russie, les bolcheviks avaient l'espoir d'un soulèvement révolutionnaire eu Europe. Celui-ci ne se produisant pas, la paix promise en Octobre devient une nécessité absolue pour satisfaire l'armée et la paysannerie. Il s'agit à la fois de signer la paix, de se servir des négociations pour montrer la politique d'expansion territoriales des gouvernements bourgeois, mais sans paraître prendre parti pour les puissance de l'axe. Un armistice est signé le 15 décembre, et des pourparlers de paix commencent le 22 décembre, la délégation russe étant conduite par Trotsky. Les exigences allemandes sont énormes : la Pologne, la Lituanie, et la Russie Blanche doivent rester sous occupation allemande. Un débat fait rage entre les bolcheviks au sein du parti bolchevik où trois positions s'affrontent. Certains, comme Boukharine défendent la nécessité d'une guerre révolutionnaire, Lénine pense qu'il faut céder le couteau sous la gorge, et Trotsky, qui l'emporte par 9 voix contre 7, propose de refuser de signer une paix d'annexion mais déclarer la fin de la guerre. En réaction l'armée allemande lance une offensive le 17 janvier, qui avance rapidement en Ukraine. La position de Lénine pour la signature immédiate de la paix l'emporte alors le 18 janvier dans le parti, mais les conditions exigées par les Allemands se sont encore aggravées. Le 3 mars 1918, les bolcheviks signent le traité de Brest-Litovsk qui ampute la Russie de 26% de sa population, 27% de sa surface cultivée, 75% de sa production d'acier et de fer. La situation économique de la jeune république soviétique, déjà ravagée par une guerre meurtrière de 4 ans semble désespérée.

La création de la Tchéka

Emblème de la Tchéka : l'épée et le bouclier. Le 20 décembre 1917, la « Commission extraordinaire de lutte contre le sabotage et la contre-révolution » (en russe Vétchéka), plus communément appelée Tchéka est fondée. Son action n'a aucune base légale ni judiciaire (le décret qui la fonde n'est rendu public qu'après la mort de Lénine), et elle est d'abord conçue comme un instrument provisoire de répression, indépendant de la justice. Elle est dirigée par un collège de cinq membres (trois bolcheviques et deux SR) présidé par Félix Dzerjinski. Parmi les saboteurs et ennemis prévus par le décret susdit figurent KD, SR de droite, journalistes, grévistes... D'emblée la Tchéka multiplie les appels à la délation, à la constitution de Tchékas locales, etc. Fondée avec 100 fonctionnaires (dont Menjinski, Peters, Iagoda), elle en compte 12.000 dès juillet 1918. Lorsqu'elle arrive à Moscou, et s'installe à la Loubianka, le 10 mars 1918, elle a sur place 600 membres. En juillet elle en a 2000. Dès cette date, les effectifs policiers des bolcheviks sont supérieurs à ceux de l'Okhrana sous Nicolas II. Selon Pierre Broué, la Tchéka, créée en décembre 1917 commence vraiment à frapper à partir de mars au moment de l’offensive allemande. La répression s’aggrave en juillet, après l’assassinat de Volodarski par des SR. Mais c’est au cours de l’été 1918 que les choses changent brutalement, avec l’insurrection des SR de gauche de Moscou et une série d’attentats contre les dirigeants bolcheviks - Moïsseï Ouritsky est assassiné le 30 août, Lénine grièvement blessé par Fanny Kaplan, elle-même sommairement exécutée peu après. Déclarant s’inspirer de l’exemple des jacobins de la Révolution française, les dirigeants bolcheviks déclarent opposer à la « terreur blanche » la « terreur rouge ». Selon la Tchéka elle-même, il y a 22 exécutions dans les six premiers mois de 1918, 6 000 pour les six derniers. Bien que ces chiffres soient probablement largement sous-estimés, ils montent l'intensification de la répression à partir du début de la guerre civile. Selon l’historien Chamberlain (cité par Broué), la terreur rouge pourrait avoir fait environ 50 000 victimes. Victor Serge fait remarquer que l’ensemble de la terreur rouge a fait bien moins de victimes que certaines journées de la bataille de Verdun. Il estime néanmoins que la création de la Tchéka et ses procédures secrètes est la plus grave erreur du pouvoir bolchevique. Il note toutefois que la jeune république vivait sous des « périls mortels » et que l’initiative de la terreur blanche a précédé celle de la terreur rouge. Il note aussi que Dzerjnski redoutait les excès des tchéka locales et que bien des tchékistes furent eux-mêmes fusillés pour cela. Steinberg, commissaire du peuple à la Justice (SR de gauche), rapporte dans ses souvenirs qu'alors qu'il tentait de freiner les actions illégales de la Tchéka, en s'exclamant devant Lénine : « À quoi bon un Commissariat à la Justice ? Appelons-le commissariat à l’extermination sociale, la cause sera entendue », celui-ci répondit : « Excellente idée, c’est comme ça que je vois la chose. Malheureusement, on ne peut l’appeler ainsi. »Isaac Steinberg, In the Workshop of the Revolution, Rinehart, 1955, p. 145.

La dissolution de la Constituante

Réclamée par tous les programmes des partis révolutionnaires depuis le , l'assemblée constituante russe est élue en décembre 1917. Bien qu'ils atteignent 25% des voix et obtiennent plusieurs succès dans les grandes agglomérations, les Bolcheviks sont minoritaires avec 175 élus sur 707 députés. Les campagnes ont préféré voter pour les socialistes-révolutionnaires. Le SR Victor Tchernov est élu à la présidence de l'Assemblée (battant la SR de gauche Maria Spiridonova, soutenue par les bolcheviks, par 246 voix contre 151). La dissolution de la Constituante par les gardes rouges suit immédiatement sa première réunion, le 19 janvier 1918. Vingt des manifestants protestant contre la décision sont tués : Maxime Gorki saluera en eux, à leurs obsèques, les martyrs d’une expérience démocratique de quelques heures à peine, attendue pendant cent ans. Selon le mot de Jacques BaynacDans La Terreur sous Lénine, Le Livre de Poche, 1998., les résultats de l'élection indiquaient que le pays ne voulait majoritairement ni du gouvernement issu de la révolution de Février, ni de celui issu de la révolution d'octobre. Il n'y aura cependant pas de révolution de janvier ou de juillet 1918, répression et guerre civile aidant. Le marxiste Charles Rappoport écrit à l’époque : « Lénine a agi comme le tsar. En chassant la Constituante, Lénine crée un vide horrible autour de lui. Il provoque une terrible guerre civile sans issue et prépare des lendemains terribles. » (La Vérité, 26 janvier 1918)

La mise au pas des concurrents révolutionnaires

Affiche russe de 1920 : « Vive la révolution mondiale ! » C’est dès le 9 janvier 1918 que le transfert du gouvernement à Moscou est envisagé, alors que les négociations sont en cours à Brest-Litovsk, et que l'armistice avec l'Allemagne tient toujours. Contrairement à ce qui sera affirmé par la suite, cette translation, effective en mars, n'est donc pas due aux offensives allemandes et blanches, mais à une peur que les quartiers ouvriers de Petrograd, toujours affamés et exaspérés, se soulèvent à nouveau, mais cette fois contre le pouvoir né d'Octobre. Il s'agit aussi de démontrer spectaculairement aux opposants de toute sorte que le pouvoir bolchevik peut subsister même hors de son foyer d'origine petrogradois. Le 27 mars 1918, la Tchéka est chargée des délits de presse. La décision permet d'accentuer considérablement la censure de la presse non-bolchevik. Le 11-12 avril, une vague de répression anti-anarchiste frappe Moscou : 1000 hommes des troupes spéciales attaquent leurs domiciles, on compte 520 arrestations, 25 exécutions sommaires. Désormais, les anarchistes sont qualifiés officiellement de « bandits » : un mot qui aura de la postérité. Dzerjinski prévient que cette opération n’est qu’un début. Une recrudescence des SR et des anarchistes inquiète en effet alors le pouvoir. Leur net regain d'audience se lit aux résultats : là où se tiennent encore des élections locales libres, ils en remportent plus de la moitié. En réaction, en mai-juin 1918, 205 journaux socialistes sont fermés, et la Tchéka dissout l’arme au poing des dizaines de soviets SR ou mencheviks, alors que ceux-ci viennent d'être élus légalement. C’est le cas à Riazan, Tambov, Orel, Kazan… Le 14 juin 1918, les mencheviks et les SR de gauche sont expulsés du comité exécutif panrusse des soviets, qui ne comprend alors plus d’autre parti que le parti bolchevik. Le 16 juillet, le journal de Maxime Gorki, La Vie Nouvelle, est interdit par la Tcheka. Dans les villes, la situation alimentaire demeure explosive. Pas plus que Kerensky, Lénine n'a de solution toute prête face à la rupture des échanges villes/campagnes, et au retour des paysans à l'autoconsommation. Les bolcheviks ne peuvent que reprendre la méthode des prélèvements obligatoires effectués par des détachements armés de citadins, ce qui soude les campagnes contre leur pouvoir urbain, et aliène au parti les paysans que le décret sur la terre lui avaient gagné. 150 révoltes paysannes sont réprimées à travers la Russie pour le seul mois de juillet 1918, sans susciter une amélioration notable du ravitaillement urbain. Au contraire, les rations s’effondrent. Dans des dizaines de villes, la Tcheka et certains Gardes Rouges tirent alors sur des marches de la faim, fusillent des grévistes, brisent les meetings populaires. Une nouvelle pratique est même inaugurée : le lock-out des usines… nationalisées ! Un autre moyen de réprimer les grèves. Le 20 juin 1918, en représailles à l’assassinat d’un responsable bolchevik, 800 meneurs ouvriers sont arrêtés à Petrograd en deux jours, et leur soviet dissout. Le 2 juillet, les ouvriers répliquent par une grève générale à travers Petrograd, en vain. Refusant ces actes mais aussi le traité de Brest-Litovsk qu'ils interprètent comme une capitulation face à l'impérialisme allemand, les SR de gauche rompent à leur tour avec le gouvernement bolchevik. Le 6 juillet 1918, ils tentent de relancer la guerre contre l'Allemagne en assassinant l'ambassadeur du Reich, Von Mirbach. Le même jour, ils tentent de prendre d'assaut le siège de la Tchéka à Moscou. Virtuellement, la guerre civile opposant les bolcheviks à toutes les autres forces est commencée.

De la guerre civile à la NEP (1918-1921)

La guerre civile russe n'oppose pas seulement la jeune Armée rouge aux « armées blanches » monarchistes soutenues par les armées étrangères. Sa violence extrème n'est pas due non plus qu'au choc de la « terreur blanche » et de la « terreur rouge ». Elle se double en effet d'une guerre des paysans contre les villes et contre toute autorité extérieure au village et aux campagnes. C'est ainsi que des « armées vertes », composées de paysans qui refusent les enrôlements forcés et les réquisitions, se battent tour à tour contre l'Armée rouge et les armées blanches. A ces combats se superposent un important conflit de générations (les jeunes paysans revenus des villes ou des armées cherchent à se débarasser de la tutelle de la famille patriarcale, et se font les agents les plus déterminés de la révolution dans les campagnesNicolas Werth, Histoire de l'URSS de Lénine à Staline, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1995.), l'action des minorités nationales qui cherchent à s'émanciper de la vieille tutelle russe, l'intervention d'armées étrangères (dont le jeune Etat polonais lors de la guerre russo-polonaise de 1920), ou encore les tentatives des révolutionnaires anti-bolcheviks. Mais les vues des opposants SR, des ex-Constituants, des mencheviks, ou encore des anarchistes un temps maîtres de l'Ukraine lors de la Makhnovchina, n'ont jamais été en mesure de prévaloir. Par les ralliements, la force ou la répression, les Bolcheviks ont imposé leur hégémonie sur la révolution, comme les Blancs sur l'opposition à la révolution. Très confuse et cahotique, la guerre civile russe se caractérise par la désintégration de l'État et de la société sous l'action de forces centrifuges. Bien des violences sont de ce fait parties de la base et non du sommet. La victoire des Bolcheviks signifiera, dans une Russie ruinée et exsangue, la reconstruction d'un Etat sous l'autorité d'un Parti unique désormais débarassé de tous ses rivaux et ennemis, et doté du pouvoir absolu. En particulier, un nouvel Etat policier s'est forgé autour de la Tcheka au cours de la guerre et de la « terreur rouge ». Tout cela au détriment des rêves des révolution de Février et d'Octobre, qui avaient rejeté toutes les autorités et vu s'affirmer l'autonomie d'une société civile, désormais très durement meurtrie, épuisée et à nouveau soumise au pouvoir.

Armée rouge contre armées blanches

Dès le 23 février 1918, Trotski a fondé l'Armée rouge. Organisateur énergique et compétent, bon orateur, il sillone le pays à bord de son train blindé et vole d'un front à l'autre pour rétablir partout la situation militaire, galvaniser les énergies et déployer un énorme effort de propagande à destination des soldats et des masses. Il rétablit la conscription et la discipline de fer à l'encontre des combattants et des déserteurs. Malgré les réactions négatives de nombreux vieux bolcheviks, Trotski n'hésite non plus pas à recycler par milliers les anciens officiers tsaristes. 14 000 d'entre eux (30 % du total) acceptent de servir le nouveau pouvoir parfois par force (leurs familles répondent sur leur tête de leur loyauté, en vertu de la « loi des otages »), mais aussi au nom du salut du pays menacé d'anarchie et de démembrement. Les « Rouges » ne contrôlent qu'un territoire grand comme l'ancien grand-duché de Moscovie, et cerné de toute part, mais ils ont l'avantage de leur position centrale, de former un bloc cohérent, de disposer des deux capitales, des meilleures routes et voies ferrées. Les Blancs sont eux divisés et incapables de coordonner leurs offensives. Surtout, il n'ont rien à offrir aux populations, sinon le retour à un ancien régime unanimement détesté, la restitution des terres aux anciens propriétaires, le refus de toute concession aux minorités nationales, les pogroms antisémites dont les morts se comptent par centaines de milliers. Aussi les masses ont-elles finalement laissé gagner les Bolcheviks, bien que les heurts violents n'aient pas non plus manqué entre elles et ces derniers.

Campagnes contre villes : les « armées vertes »

Aussi bien l'Armée rouge que les armées blanches ont été gênées tour à tour dans leurs opérations par l'action des guerillas paysannes. Les « armées vertes » sont composées de paysans qui refusent l'enrôlement dans les deux armées, les réquisitions forcées, la restitution des terres aux anciens propriétaires fonciers voulue par les Blancs. Après la défaite de ces derniers fin 1920, la paix ne revient donc vraiment en Russie qu'en 1921-1922, après l'écrasement des grandes révoltes paysannes comme celle conduite par le SR Antonov à Tambov à l'été 1921, la destruction des armées vertes un temps maîtresses d'immenses territoires (en Sibérie orientale, elles contrôlent un temps jusqu'à un million de km2), et le compromis de la NEP (mars 1921) passé entre le régime bolcheviks et la paysannerie.

Interventions étrangères et guerre russo-polonaise

Ulcérées du traité de Brest-Litovsk, les armées occidentales et japonaise interviennent d'abord pour empêcher la disparition totale du front oriental (printemps-été 1918). Ce n'est qu'après la défaite de l'Allemagne que leur intervention prend un tour nettement hostile à la révolution et au régime bolchevik, et qu'elle appuie les Blancs par peur de la contagion bolchevik. De 1918 à 1920, la Russie rouge est aussi soumise à un embargo drastique par les puissances capitalistes. Cependant, les défaites des Blancs et la sympathie des couches populaires de leurs pays à l'égard de la révolution russe obligent les grandes puissances à abandonner la partie. Ainsi la mutinerie de la flotte française en Mer Noire, conduite par André Marty et Charles Tillon, contribue en mars 1919 à faire renoncer le gouvernement français. En 1920, le tout jeune État polonais envahit la Russie pour repousser ses frontières au-delà de la ligne Curzon. La contre-attaque victorieuse de l'Armée rouge remplit d'espoir les Bolcheviks : la prise de Varsovie ouvrirait la route de Berlin et permettrait d'exporter la révolution par les armes. Mais le 15 août 1920, le « miracle de la Vistule » permet au général Pilsudski de repousser l'invasion. Voyant l'Armée rouge comme une armée d'abord russe et non révolutionnaire, les ouvriers polonais n'ont apporté aucun soutien à celle-ci.

Victoire et crise du « communisme de guerre »

Discours de Lénine à Moscou, 5 mai 1920. Le guerre radicalise spectaculairement le régime. Pour mener la guerre totale contre les forces hostiles, le gouvernement de Lénine procède à la nationalisation quasi-intégrale du commerce, des banques, de l'industrie et même de l'artisanat. Les logements des classes aisées sont collectivisés : les appartements collectifs entrent ainsi dans la vie des Russes. Alors que la monnaie s'effondre et que le pays vit à l'heure du troc et des salaires versés en nature, le régime instaure la gratuité des logements, des transports et des services publics, tous pris en main par le Parti-Etat. Certains bolcheviks rêvent même dès lors d'abolir l'argent, ou du moins de limiter drastiquement son usage. D'abord improvisé sous le feu des circonstances, le « communisme de guerre » (terme créé a posteriori, apparu après la fin de la guerre civile) paraît désormais un moyen de faire passer directement la Russie au socialisme. Le pouvoir restaure aussi un puissant dirigisme sur l'économie et sur les ouvriers. Pour ce faire, il n'hésite pas à rétablir une discipline de fer dans les usines ou à faire réapparaître des pratiques honnies comme le salaire aux pièces, le livret de travail, le lock-out, l'arrestation et la déportation des meneurs de grèves. Dans les campagnes, des détachements armés procèdent violemment aux réquisitions forcées de céréales pour nourrir les villes ainsi que l'Armée rouge. Le pouvoir mène aussi un énorme effort d'alphabétisation, d'éducation et de propagande à destination des soldats et des masses populaires. Il encourage l'effervescence artistique et met les créateurs au service de la révolution par une vaste production d'œuvres et d'affiches qui aident le ralliement des masses aux bolcheviks. L'Eglise orthodoxe, qui s'est souvent rangée du côté de la réaction, doit subir des milliers d'arrestations, d'exécutions et de destructions, le but étant à terme l'éradication non seulement de sa puissance antérieure, mais aussi des croyances religieuses. L'appareil policier, doté de pouvoirs arbitraires et très étendus, connaît un énorme développement. Arrestations, fusillades d'otages et internement en camps deviennent des pratiques banales, au demeurant également mises en oeuvre sans états d'âme par les Blancs. En 1920-1922, l'Armée rouge envahit l' Asie centrale, la Mongolie, l'Arménie ou encore la Géorgie, et réintègre de force ces pays dans l'orbite russo-soviétique. En Ukraine, elle s'est aussi retournée contre ses anciens alliés, les anarchistes de l'armée Makhno : à partir de fin 1920, elle met fin brutalement à l'expérience inédite de la Makhnovchina. Cette politique sauve le régime, mais contribue à l'énorme mécontentement populaire et à l'effondrement radical de la production, de la monnaie et du niveau de vie. L'économie est ruinée, le réseau de transports disloqué. Le marché noir et le troc fleurissent. Les villes se dépeuplent, beaucoup d'ouvriers et de citadins affamés revenant à la terre. C'est ainsi que Moscou et Petrograd se vident de moitié, tandis que la classe ouvrière se décompose : moins de un million d'actifs en 1921, contre plus de trois millions en 1917. En 1921-1922, une famine doublée d'une très grave épidémie de typhus fauche plusieurs millions de vies dans les campagnes russes.

La révolte de Kronstadt et l'instauration de la NEP (mars 1921)

Ecoeurés par le monopole du pouvoir acquis par le parti bolchevik, ainsi que par la violence et la répression déployés dans les campagnes ou contre les ouvriers en grève, les marins de Kronstadt se révoltent en mars 1921 et exigent le retour au pouvoir des soviets, des élections libres, la liberté du marché intérieur, la fin de la police politique. Leur soulèvement est écrasé par Trotski et Toukhatchevski. Au même moment, le pouvoir met les mencheviks hors-la-loi, réprime les dernières grandes vagues de protestations ouvrières, et entame une violente campagne de « pacification » contre les paysans insurgés. Le Xe congrès du Parti, tenu au même moment que l'insurrection de Kronstadt, abolit aussi le droit de tendance au sein du Parti par l'instauration du « centralisme démocratique ». Mais devant l'impasse du « communisme de guerre » et l'effondrement de l'économie, Lénine décide un retour limité et provisoire au capitalisme de marché : la Nouvelle politique économique (NEP) est adoptée au cours du même congrès. Cette libéralisation économique - qui ne se double d'aucune libéralisation politique - va permettre de redresser l'économie.

Conséquences

Conséquences culturelles

Après la guerre civile, un changement très important en matière de moeurs sexuelles eut lieu. La critique marxiste de la famille bourgeoise avait déjà conduit les bolcheviks à modifier la législation concernant le divorce, le mariage et l’interruption volontaire de grossesse. Puis le désir d’accéder à une sexualité plus libre a déclenché un mouvement social qualifié par Wilhelm Reich de révolution sexuelle. Imposé par la base, il n’a pas été suffisamment soutenu par les hauts responsables du régime, et perdu progressivement en importanceVoir Radu Clit, La Sexualité collective : de la révolution bolchevique à nos jours, Paris, Éditions du Cygne, 2007.. Plus généralement le pouvoir bolchevik, en particulier sous l'impulsion d'Alexandra Kollontai, prendra d'importantes mesures pour améliorer le statut social de la femme. Outre les législations en matière de mœurs vues plus haut, une série de décrets reconnaissent dès fin 1917 le droit des femmes à la journée de huit heures, celui de négocier le montant des salaires, la préservation de l'emploi en cas de grossesse, des possibiités d'assurer des soins à leurs enfants pendant les heures de travail, ainsi que des droits politiques égaux à ceux des hommes. Le travail des femmes est encouragé, à la fois dans une perspective émancipatrice (le régime déclare « qu'enchaînée au foyer, la femme ne pouvait pas être l'égale de l'homme ») et pour combler le déficit de main d'œuvre provoqué par la guerre et les faminesMarc Ferro, « Octobre, tournant dans l'histoire de l'émancipation de la femme », dans La Révolution de 1917, p. 354-355.. Comme la RSFSR, à l'issue de la guerre, regorgeait d'orphelins par dizaines de milliers, des Chtcharachkas (communautés) furent mises en place, où des enfants de tous âges encadrés d'éducateurs volontaires furent éduqués dans l'esprit socialiste, et sans religion. A la même époque, les grades furent été abolis dans l'armée, et les règles académiques dans l'art. Grammaire et orthographe ont aussi été simplifiés, et la lutte idéologique contre les préjugés d'origine religieuse battit son plein.

Conséquenses économiques et sociales

La révolution et l'établissement du nouveau régime entraînent de profondes transformations sociales dans les pays rassemblés au sein de l'URSS. Les vieilles structures féodales de la Russie tsariste se désagrègent sans laisser place à une économie de marché, générant l'élaboration de nouveaux rapports sociaux qui feront l'objet d'interprétations diverses. Environ 13 millions de Russes ont péri de mort violente entre 1914 et 1921 : 2, 5 millions par la Grande Guerre, autant par la guerre civile et les massacres des terreurs blanche, rouge ou verte, 5 millions par la famine et plus de 2, 5 millions par l'épidémie de typhusNicolas Werth, coll. « Que sais-je ? », op. cit.. Les anciennes élites (prêtres, noblesse et bourgeoisie, cette dernière déjà plus fragile qu'en Occident, une partie des intellectuels) ont disparu ou se sont exilées, à moins de s'être ralliés pour certains de leurs membres. Dès l'ère léninienne, ces « gens du passé » et leurs enfants sont surveillés et discriminés dans l'accès au logement, au travail ou à l'Université, ou encore privés d'un droit de vote certes symbolique. Beaucoup seront ultérieurement liquidés pendant les Grandes Purges staliniennes. Environ deux millions de « Russes blancs » (pas tous monarchistes ni russes en réalité) se sont exilés de la Russie révolutionnaire, ou en ont été bannis. En 1922, un décret leur ôte en bloc la nationalité russe. C'est pour ces premiers apatrides de masse que la SDN doit inventer le passeport Nansen. Dans les campagnes, le Parti reste sous-représenté. Des dispositions constitutionnelles donnent au vote ouvrier et urbain un poids ouvertement supérieur au vote paysan. La classe paysanne est l'une des seules à avoir gardé une autonomie assez forte par rapport à l'Etat très autoritaire qui s'est forgé pendant la guerre civile. Les paysans ont obtenu le partage des terres qu'ils attendaient depuis des générations (bien qu'en raison de leur fort accroissement démographique, ils n'y aient gagné en moyenne que 2 à 3 ha de terre chacun). Mais beaucoup peuvent constater que « la terre ne se mange pas » (Lénine) : leurs millions de petites exploitations émiettées sont mal rentables et impossibles à moderniser. Bêtes noires des bolcheviks pendant la guerre civile, les Koulaks (paysans supposés riches, en fait juste un peu plus aisés et dynamiques que la moyenne) tirent davantage leur épingle du jeu, et bénéficieront de l'avènemement de la NEP - avant de subir le choc de la dékoulakisation à partir de 1930. Beaucoup d'hommes du peuple, ex-ouvriers ou paysans, ont bénéficié de la croissance du Parti-État et de sa bureaucratie (dont le développement angoisse déjà Lénine et Trotski). Entrant dans ceux-ci ou dans l'Armée rouge, ils ont acquis des positions de pouvoir et des privilèges inespérés pour eux sous l'Ancien Régime. Cette « plébéianisation du Parti » (Marc Ferro) servira de base sociale à l'avènement ultérieur de Joseph Staline, nommé secrétaire général du PCUS le 3 avril 1922.

Conséquences politiques et diplomatiques

Le premier résultat de cette révolution fut le renversement du régime tsariste, laissant le champ libre pour la prise de pouvoir par les bolchéviks. Selon Nicolas Werth, « une révolution populaire et plébéienne profondément antiautoritaire et antiétatique amené au pouvoir le groupe le plus dictatorial et le plus étatiste ». Selon plusieurs historiens, les bases de l’État policier léniniste auraient été jetées dès avant l'éclatement de la guerre civile en août 1918, la répression s'abattant autant sinon plus sur les autres partis révolutionnaires et sur certains mouvements populaires que sur les partis « bourgeois » ou les forces monarchistes (voir notamment Nicolas Werth, « Un État contre son peuple », dans Le Livre noir du communisme, Robert Laffont, 1997). Ce point de vue est rejeté par certains historiens, à l'instar d'Arno J. Mayer qui, dans un ouvrage récent, soutient que la politique répressive du régime soviétique a essentiellement été le produit de pressions internes (la violence de la contre-révolution) aussi bien qu'externes (la réaction des puissances internationales face à la prise du pouvoir par les bolcheviques)Arno J. Mayer, Les Furies : Violence, vengeance, terreur aux temps de la révolution française et de la révolution russe, Fayard, 2002. Ainsi selon l'auteur : « La Terreur est interactive, et l'on peut affirmer sans risque que dans le sillage des révoltes de 1789 et de 1917, il n'y aurait pas eu de terreur si la résistance intérieure et extérieure ne s'était montrée aussi opiniâtre et aussi intransigeante », p. 86. Un autre résultat immédiat est la signature du traité de Brest-Litovsk, et le démantèlement partiel de l'ex-empire russe. Ensuite vint la création, en 1922, de l’URSS – l’« Union des républiques socialistes soviétiques ». La guerre civile allait laisser le pays épuisé, ruiné pour de nombreuses années, et sous la coupe d'un parti unique lui-même de plus en plus monolithique (suppression du droit de tendance en mars 1921), dont la police et l'armée ont éliminé toutes les forces d'opposition organisées. Tout est à reconstruire. De plus, la révolution attendue par les bolcheviks dans les pays capitalistes n'a pas eu lieu. En Allemagne même, les masses populaires, n'ont pas majoritairement soutenu la tentative spartakiste de Rosa Luxemburg, et la répression a suivi. En Hongrie, Bela Kun s'est aliéné d'emblée les paysans, et n'a pu tenir que 133 jours au pouvoir avant d'en être délogé par une invasion roumaine. La vague révolutionnaire reflue dès 1920 en Italie, ouvrant la voie au succès du fascisme. Des pays industrialisés aussi importants que les États-Unis, le Royaume-Uni et la France ne connaissent que des vagues de grèves et de manifestations, parfois violentes, mais jamais en mesure d'ébranler la société et le gouvernement. La création à Moscou de la IIIe Internationale (Komintern), en 1919, est une conséquence directe d'Octobre. Elle sera dissoute par Staline en 1943 sans avoir jamais réussi à conduire une révolution victorieuse. Dans l'immédiat, rupture et scissions entre partis sociaux-démocrates et partis communistes, entre 1919 et 1921, ont laissé le mouvement ouvrier et syndical durablement divisé, et affaibli face aux forces conservatrices et fascistes. La Russie elle-même reste amoindrie et isolée, cernée par un « cordon sanitaire » de petits États (Pays baltes, Pologne, etc.). Dans les pays colonisés, la révolution d'Octobre a aussi suscité des espoirs importants. Dès 1920, à Bakou, les bolcheviks convoquent un « congrès des peuples de l'Orient » qui tente de faire la jonction entre les nationalismes des colonisés et le mouvement communiste mondial. Le régime instauré par les bolcheviques a souvent été qualifié de « communiste », même si pour Marx le communisme correspond à une société qui répond à la devise « à chacun selon ses besoins, de chacun selon ses moyens ». En 1918, cependant, Lénine ne répugnait pas à faire changer le nom du parti en parti communiste, ni à fonder en 1919 le Komintern, alias l'Internationale communiste (il s’agissait de choisir un nom se démarquant de la social-démocratie, qui avait été majoritairement favorable à la guerre).

Postérité et fin

Le délabrement économique et moral consécutif à la guerre civile va laisser la place à une couche de bureaucrates, qui au sein même du parti bolchevik vont réussir à s'imposer à la tête du pays. Pour cela, ils devront déporter puis massacrer tous leurs opposants, « contre-révolutionnaires » comme révolutionnaires. Des milliers de militants communistes, dont la majorité de la « vieille garde » bolchevique, des héros d'Octobre et de la guerre civile, seront ainsi déportés, puis fusillés. Les plus célèbres d'entre eux sont humiliés et discrédités en public lors des procès de Moscou en 1936-1938. Pour asseoir son pouvoir absolu, et aussi pour faire oublier le rôle très limité qu'il a joué dans la Révolution d'octobre, Joseph Staline entreprend aussi de liquider, lors de la Grande Terreur de 1936-1939, toute une génération de militants, de cadres politiques et économiques, de militaires, d'écrivains ou même de policiers qui ont connu l'avant-1917 et fait la révolution puis la guerre civile. Une large partie d'entre eux avait pu faire un temps d'autres choix que les Bolcheviks, ou que le dictateur lui-même. En 1930, la moitié des cadres de l'Etat et même de la police avaient servi sous l'ancien régimeNicolas Werth, « Que reste-il de la révolution d'Octobre ? », loc. cit.. La « génération de 1937 », qui les remplace grâce aux purges, n'a connu que Staline et lui doit tout : c'est cette nomenklatura sans passé révolutionnaire qui dirigera désormais l'URSS jusqu'à la veille de sa disparition. Le régime « totalitaire » de Staline finira d'étouffer les idéaux de la révolution d'Octobre. Dès le milieu des années 1930, il rétablit un certain nombre de valeurs honnies au temps de Lénine et Trotski : exaltation de la famille et de la patrie « socialistes », restauration de titres militaires tels le grade de maréchal, libre vente de la vodka par l’État, académisme dans l'art, russification forcée des minorités et « chauvinisme grand-russe », antisémitisme officiel de moins en moins voilé… La Seconde guerre mondiale parachèvera cette évolution, l'Internationale cessant par exemple d'être l'hymne soviétique en 1943, et les grades et uniformes de l'Ancien Régime étant spectaculairement rétablis. Fort peu sensible à l'internationalisme des premiers dirigeants bolcheviks, Staline abandonne par ailleurs toute idée d'exporter la révolution par le Komintern. À ses yeux, elle ne doit s'étendre que grâce à l'Armée rouge, sous strict contrôle de Moscou et comme une extension de l'empire soviétique. C'est ce qui se produit dès 1939 lors des annexions permises par le Pacte germano-soviétique (qui permet de récupérer les territoires perdus lors de la guerre civile russe), puis après la victoire de 1945. Tous ces faits seront caractérisés par Léon Trotski comme le « Thermidor » de la révolution russe (par comparaison avec la réaction qui suivit la chute de Robespierre pendant la Révolution française). La comparaison présente toutefois certaines limites. En effet, l'ère stalinienne se marque aussi par un retour, contre les paysans, aux méthodes du « communisme de guerre ». Et elle coïncide avec un déchaînement de terreur sans précédent, là où le Thermidor français mettait au contraire fin à la Terreur. D'autre part, l'avènement de Staline signifie aussi une relance spectaculaire de la transformation économique en Russie, au point que l'on a pu parler de la « seconde révolution » de l'an 1930 : nationalisation intégrale des terres, plan quinquennal sortant brusquement l'URSS de l'arriération. Cela au lourd prix dissimulé de millions de victimes et de l'acheminement vers un État totalitaire. Les causes de cette « dégénérescence » sont diversement expliquées. Pour les anarchistes, elle est due aux principes « autoritaires » du parti bolchevik, et le ver était dans le fruit. Pour d'autres, comme les libéraux, elle est inscrite dans les idées mêmes de Karl Marx. Pour un certain nombre de marxistes non-bolcheviks, Lénine a commis l'erreur fatale de vouloir déclencher une révolution ouvrière dans un pays massivement paysan, et de surestimer les potentialités révolutionnaires dans les pays occidentaux. Commentant dès l'époque les événements d'Octobre et de la guerre civile, des marxistes comme le théoricien Karl Kautsky ou la révolutionnaire Rosa Luxemburg ont fait porter leurs critiques sur la nature du parti bolchevik et sur son organisation léniniste(que Trotski lui-même, en sa période menchevik, avait dénoncé dès 1904 comme un danger). A leurs yeux, l'assimilation abusive du parti au peuple, son mépris de la démocratie, son culte de la violence l'amènent à faire de nécessité vertu, et à transformer la terreur et la dictature imposées par les circonstances en un système permanent. Le pouvoir du Parti sur le prolétariat se substitue ainsi durablement au pouvoir des soviets et de la classe ouvrière. Ils pointent aussi que son caractère hiérarchisé, centralisé, militarisé et monolithique l'a amené fatalement à concentrer tous ses pouvoirs dictatoriaux entre les mains d'un petit groupe au sommet (le Politburo, fondé en 1917) - et plus tard, entre les mains d'un seul homme. Cette annalyse critique a été reprise dans les années 1930 par un certain nombre d'anciens compagnons de route de la révolution d'Octobre, ainsi en France Pierre Monatte, Alfred Rosmer ou encore Boris Souvarine, pionnier de la critique du stalinismeBoris Souvarine, Staline. Aperçu historique du bolchevisme, Plon, 1935, toujours réédité et utilisé, reprend explicitement en bonne part les thèses du jeune Trotski, de K. Kautsky et de R. Luxembourg pour décrire les continuités entre le bolchevisme d'avant 1917, celui de la révolution et de la guerre civile, et l'ère stalinienne.. Pour Trotsky et les trotskistes, c'est dans la naissance de la bureaucratie et dans l'isolement de la révolution dans un pays pauvre et peu développé qu'il faut chercher la cause de la dictature totalitaire. On peut toutefois souligner que précisément, aucune révolution « marxiste » au n'a jamais éclaté dans un pays riche et industriel, les seuls pays concernés étant agraires et en retard de développement (dont la Chine, le Viêt Nam, l'Éthiopie, le Mozambique, etc., tous pays peu capitalistes que les analyses de Marx et Engels avaient laissé complètement de côté). Par ailleurs, aucun des régimes se réclamant d'une révolution communiste n'a évité de s'orienter rapidement vers la dictature policière et bureaucratique - ce qui peut en partie s'expliquer par la satellisation de la plupart des mouvements communistes arrivés au pouvoir par Moscou et à l'influence de Staline et de l'URSS dans ces pays, tant aux plans militaire, qu'économique ou politique. La Seconde Guerre mondiale fut suivie par la fameuse « Guerre froide », opposant le Bloc de l'Est à l’Occident (dans ce cas, les États-Unis surtout) dans une course à l’armement qui n'aboutit jamais à un conflit ouvert direct, avant la fin de l’URSS en 1991.

Notes

Voir aussi

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