Libéralisme

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Le libéralisme est un mouvement intellectuel né dans l’Europe des Lumières aux , qui affirme les principes de liberté et de responsabilité individuelles. Il repose sur l’idée que chaque être humain possède des droits naturels sur lesquels aucun pouvoir ne peut empiéter. En conséquence, les libéraux veulent limiter, au profit du libre arbitre de chaque individu, les choix imposés à la société par l'État ou par d'autres formes de pouvoir, quels qu'en soient la
Libéralisme

Le libéralisme est un mouvement intellectuel né dans l’Europe des Lumières aux , qui affirme les principes de liberté et de responsabilité individuelles. Il repose sur l’idée que chaque être humain possède des droits naturels sur lesquels aucun pouvoir ne peut empiéter. En conséquence, les libéraux veulent limiter, au profit du libre arbitre de chaque individu, les choix imposés à la société par l'État ou par d'autres formes de pouvoir, quels qu'en soient la forme et le mode de désignation. Le libéralisme est d'abord une morale individuelle, ensuite une philosophie de la vie en société dérivée de cette morale, enfin seulement, une doctrine économique qui se déduit logiquement de cette morale et de cette philosophie. Pour les libéraux, la dichotomie entre « libéralisme économique » et « libéralisme politique » n'existe pas. Il n'y a qu'un seul libéralisme. Au sens large, le libéralisme prône une société fondée sur la liberté d'expression des individus, le respect du droit naturel et le libre échange des idées. Elle doit joindre d'une part économiquement l'initiative privée et son corollaire l'économie de marché, d'autre part politiquement un pouvoir limité, par la loi et les contre-pouvoirs, idéalement à ses fonctions régaliennes au maximum, élu par le peuple et responsable devant lui, transparent et soumis à une constitution garantissant les droits des minorités.

Présentation générale

L'individu est au centre du libéralisme. La plus haute tâche de l'État est d'assurer et de défendre la liberté individuelle qui est considérée comme imprescriptible. La liberté individuelle étant aux yeux des libéraux la norme fondamentale et le fondement de la société humaine autour de laquelle l'État, l'ordre politique et économique doivent être structurés. Mais, alors que pour les libéraux classiques, la primauté de la liberté individuelle est un principe absolu qui s'applique à tous les domaines de la vie en société, il est devenu courant de subordonner l’application de ce principe aux circonstances, de considérer que les volets philosophique, politique, social et économique du libéralisme sont indépendants les uns des autres, voire de réduire le libéralisme à ses aspects économiques comme le fait l'usage moderne français.

Les différents courants au sein du libéralisme

Il existe plusieurs courants de pensée libéraux qui se différencient notamment par leurs fondements philosophiques, par les limites et les fonctions qu’ils assignent à l'État, et par le domaine auquel ils appliquent le principe de liberté (économie, institutions politiques, domaine social). Il est ainsi courant de distinguer le libéralisme classique d'un Adam Smith du social-libéralisme et du libertarianisme (minarchisme, agorisme et anarcho-capitalisme).

Courants opposés au libéralisme

Le libéralisme s’oppose en outre aux doctrines holistes telles que le socialisme, l'étatisme ou le communautarisme qui définissent la personne comme faisant partie d’un corps social (groupe social, société...) auquel ses comportements et ses choix sont subordonnés. Il s'oppose aussi au totalitarisme et à toutes les formes d'abus de pouvoir qui limitent voire détruisent la liberté des individus. Il est enfin en contradiction avec les théories prônant soit l'étatisation totale de l'économie (tel le marxisme) ou en tout cas la régulation de l'économie par l'État (comme le keynésianisme). Si la reconnaissance et l'acceptation des versants social et politique dépasse le courant libéral, la liberté économique est beaucoup moins acceptée (nombreuses prestations étatiques obligatoires, tentatives de contrôle de l'économie par le collectif). Enfin, le mot « libéralisme » est utilisé dans des sens différents, plus ou moins larges, et quelquefois contradictoires. En partie à la faveur de ce flou sémantique, le libéralisme est l’objet de controverses nombreuses et souvent violentes et ce surtout en France, qui résultent souvent d’un désaccord sur le sens même du terme. Certains opposants le redéfinissent comme une idéologie responsable de la plupart des maux du monde, ou comme un courant de pensée étant aujourd'hui détourné de sa vocation d'origine; la dérèglementation de l'économie n'étant pas automatiquement factrice de libertés individuelles pour tous les acteurs économiques.

Usages du terme

Dans la tradition la plus ancienne, la liberté individuelle est un principe général qui s'applique à tous les domaines de la vie en société. Selon ce point de vue, c'est une erreur de séparer différentes formes de libéralisme, car toutes sont des conséquences indissociables d'un seul et même principe philosophique de liberté. Ce courant est souvent appelé « libéralisme classique » pour le distinguer des autres usages modernes du mot « libéralisme ». D'autres auteurs ne voient pas le principe de liberté comme absolu et le prônent selon le domaine. Ils sont rejoints par des spécialistes qui ne s'intéressent qu'à un domaine bien précis, et qui pour cette raison évitent de parler du libéralisme en général sur lequel ils ne travaillent pas. On distingue alors trois domaines principaux :
- le libéralisme politique au sens étroit (organisation des droits politiques) ou large (coutumes, mœurs, éventuellement religion) ;
- le libéralisme économique ;
- le libéralisme en matière de mœurs et sur les questions de société. Les historiens des idées politiques, de leur côté, s'intéressent aux courants qui se sont réclamés du libéralisme à différentes époques et en différents lieux. Ils sont ainsi amenés à distinguer un grand nombre de variétés plus fines de courants libéraux Voir par exemple les travaux du politologue français Jean Touchard. Il apparaît alors que le terme « libéralisme » recouvre aussi des réalités diverses selon les pays et leur histoire politique.
-Aux États-Unis, on appelle « liberals » des progressistes, à peu près équivalents aux sociaux-démocrates européens mais en moins étatistes, ce qui les place à la gauche voire à l'extrême gauche : l'accent est mis sur la liberté de mœurs et l'égalité en droits (notamment sur le plan racial). Par contrecoup, les adversaires de l'État ont créé le terme « libertarian » (dont une des formes les plus radicales est l'anarcho-capitalisme).
-En Europe, au contraire, le qualificatif « libéral » sert la plupart du temps à désigner une personne favorable au libéralisme économique, sans nécessairement faire référence à la philosophie libérale.

Histoire du libéralisme

Bien que le terme « libéralisme » pour désigner un courant de pensée ne soit apparu qu’en 1823 dans le Dictionnaire universel de la langue française, les origines de ce mouvement sont lointaines.

Origines

Pour certains historiens, la tradition libérale prolongerait le mouvement d’idées qui, depuis Aristote, Épictète et les Stoïciens, Diogène et les Cyniques, affirme la primauté de l’individu, réaffirmée par le monothéisme abrahamique (judaïsme, christianisme et islam), puis l’humanisme de la Renaissance. Dès le , les philosophes de l'école de Salamanque reformulent la notion de droit naturel héritée d’Aristote et de Thomas d’Aquin, et en déduisent les principes de souveraineté du peuple et de séparation des pouvoirs. Dans le domaine économique, ils justifient la propriété privée, la libre circulation des personnes et des biens et défendent le libre marché. Au , le mouvement libéral s’incarne en particulier dans les levellers de la révolution anglaise de 1642. La pensée libérale se construit entre le milieu du et le milieu du , sous l’impulsion des philosophes des Lumières, en opposition à l’absolutisme politique légitimé par des conceptions religieuses.

Naissance du libéralisme

John Locke John Locke pose ce qui deviendra les fondements de la philosophie libérale moderne, en organisant et en développant ses thèmes principaux : théorie des droits naturels, limitation et séparation des pouvoirs, justification de la désobéissance civile, affirmation de la liberté de conscience, séparation de l’Église et de l’État. Hume, Condillac, Montesquieu développent les conséquences de leurs positions philosophiques libérales dans les domaines politique et économique. Des penseurs plutôt connus en tant qu'économistes, comme Turgot, Adam Smith ou John Stuart Mill, prennent soin de rattacher leurs positions économiques aux racines philosophiques du libéralisme. L’école libérale dite « classique » se constitue alors comme une pensée cohérente englobant tous les domaines de l’action humaine étudiés à cette époque.

Influence grandissante en occident

Montesquieu Le libéralisme a exercé une profonde influence sur la révolution américaine de 1775. Une partie des élites, notamment bourgeoises, ayant soutenu la Révolution française de 1789 et dirigé le pays après la chute de la monarchie constitutionnelle, était partisane du libéralisme qui se traduisait en France par une pensée subversive à l'encontre de la monarchie absolue de droit divin. Certains des principes fondateurs du libéralisme sont contenus dans le préambule de la Constitution américaine de 1787, ainsi que dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789. La révolution américaine est riche d'auteurs libéraux, de Thomas Jefferson et Benjamin Franklin à Thomas Paine. Le début du voit l’approfondissement des idées libérales, avec, par exemple dans le domaine politique, Benjamin Constant et le cercle de Coppet qui rassemble des opposants libéraux à Napoléon, et Jean-Baptiste Say dans le domaine économique. Les libéraux s’efforcent de diffuser largement leurs idées, qui s’opposent aux idées étatistes prédominantes dans les cercles du pouvoir. Au milieu du siècle sont publiés les célèbres pamphlets de Frédéric Bastiat.

De la Révolution industrielle à nos jours

Adam Smith À partir de la fin du , des divergences apparaissent au sein du courant libéral qui portent sur le role et la nature des interventions de l'État. Un courant progressiste apparait avec L.T.Hobhouse qui tente de prendre davantage en considération les conditions sociales qui permettent la liberté de chacun. Au , les deux guerres mondiales et les grandes crises économiques (1929) entraînent une redéfinition du rôle et des contours de l'État dans le sens d’une intervention croissante. Les controverses et les débats autour du libéralisme portent surtout sur l’économie considérée de façon indépendante. La philosophie libérale classique reste néanmoins vivace bien que très minoritaire, portée notamment par des philosophes comme Mario Vargas Llosa ou, en France, par Alain, Bertrand de Jouvenel, Raymond Aron et Jean-François Revel, ainsi que par des auteurs de la tradition dite autrichienne, surtout connus comme économistes (Ludwig von Mises, Friedrich Hayek, Murray Rothbard, Pascal Salin).

Les fondements du libéralisme

Les droits naturels

Déclaration des droits de l'homme et du citoyen Le fondement de la pensée libérale est une théorie du droit selon laquelle chaque être humain est seul maître de lui-même et possède des droits fondamentaux et inaliénables qui découlent de sa simple existence et sont inhérents à la nature humaine, indépendamment des structures sociales dans lesquelles il est (ou n'est pas) inséré. Ces droits sont le droit à la liberté et le droit à la propriété. Du droit à la vie découlent le droit de légitime défense contre toute agression, le droit à la sûreté et le droit de résistance à l’oppression. La définition de la liberté individuelle la plus courante est celle de l'article 4 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 : : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. » Certains philosophes des Lumières lui préfèrent la définition suivante : : « La liberté est l'autorisation de n'obéir à aucune autre loi extérieure que celles auxquelles j'ai pu donner mon assentiment » (Kant, note de la 2e section de Vers la paix perpétuelle). La liberté se traduit par le droit pour chacun d'agir comme il le décide afin de poursuivre ses objectifs propres par ses moyens propres, d'échanger, de s’associer et de contracter librement, de s'exprimer librement et de choisir librement ses sources d’information. Le droit de propriété est le droit pour chaque individu de disposer à sa guise du fruit de son activité et des richesses qu'il a créées ou acquises de façon légitime, ainsi que de s’approprier toute chose (par exemple l’espace qu’il occupe ou l’air qu’il respire) qui n'est pas déjà la propriété d'un autre individu. Ces droits ont un caractère universel. Ils sont applicables à tous les êtres humains, à tout moment et en tout lieu, ce qui fonde l’égalité en droit. Un droit naturel se distingue d'un droit positif en ce que son exercice ne suppose rien quant à l’action d’autres personnes et qu'il ne découle pas d'une définition législative. « Personnalité, Liberté, Propriété sont antérieures et supérieures à toute législation humaine »(Bastiat). La thèse des droits naturels est largement développée par John Locke. De cette théorie est issue la conception moderne des droits de l'homme qui a fourni historiquement une partie de la justification idéologique de la Révolution américaine et de la Révolution française. Cependant, la théorie des droits naturels a été vigoureusement contestée par Jeremy Bentham et John Stuart Mill. Selon ces deux auteurs, dont les idées sont déjà présentes in nucleo chez David Hume (Enquête sur les principes de la morale, Section V, Pourquoi plaît l'utilité, Deuxième partie), les principes du libéralisme ne ressortissent pas au respect de droits naturels dont Bentham et Mill nient par ailleurs l'existence, mais à la contribution essentielle de la liberté à notre bonheur. Pour les utilitaristes, une société heureuse est une société libre où chacun vit comme il l'entend tant que cela ne nuit pas à autrui. C'est le principe de non-nuisance développé par J.S. Mill dans son On Liberty. L'utilitarisme pose donc que les sociétés libérales sont celles qui maximisent notre bonheur. On voit dès lors où se situe la différence entre l'école libérale des droits naturels dont Kant est un des représentants les plus marquant, et le libéralisme utilitariste. L'utilitarisme admettra par exemple le sacrifice de certains au bonheur du plus grand nombre tandis que le libéralisme d'obédience kantienne tiendra la vie humaine pour sacrée et inaliénable puisque le respect absolu de la vie d'autrui est imposée par le droit naturel. Se pose alors la question de savoir si une démocratie libérale a le droit d'enrôler ses citoyens lorsqu'elle est en danger. Faute d'envisager des cas tels que la guerre, la théorie libérale des droits naturels s'interdit de penser le rôle de l'État (dont la version extrême libertarienne conteste du reste la légitimité) dans les relations internationales. Inversement, l'utilitarisme libéral court le danger grave de justifier les raisonnements du type la fin justifie les moyens. Jusqu'où a-t-on le droit de sacrifier le bonheur de certains au bonheur du plus grand nombre ? Ou bien encore : y a-t-il place pour l'eugénisme dans une société libérale ?

L’éthique

La morale libérale peut se résumer par un seul précepte : Tu ne violeras pas les droits naturels d’un autre être humain. Elle laisse chacun libre de choisir ses propres fins, ses propres moyens et sa propre morale, dans la mesure où il n’empêche pas les autres d’en faire autant. Réciproquement, ces droits impliquent des obligations qui forment le noyau d'une morale personnelle. Ils impliquent l’interdiction de toute agression contre l’intégrité de la personne, du meurtre, du vol et de l’esclavage sous toutes leurs formes, et de toute forme de dictature. Ils commandent la tolérance à l'égard des idées, des croyances et des actes d'autrui. À part cela, le libéralisme ne prescrit aucun comportement particulier au niveau individuel. Il considère que la morale et les religions sont hors de son domaine et se borne à interdire l’usage de la contrainte en matière religieuse ou morale, comme dans toutes les autres matières. La responsabilité, inséparable de la liberté et de la propriété, dit que chaque individu doit supporter les conséquences de ses actions, bonnes ou mauvaises. C'est une condition de la liberté : si autrui devenait responsable de nos actions, il devrait acquérir l'autorité pour nous imposer ses vues et donc restreindre notre liberté. C'est aussi une composante de la sûreté d'autrui. La notion de liberté est liée à celle d'égalité en droit : la liberté des autres implique de leur reconnaître les mêmes droits que ceux qu'on s'accorde. Pour les libéraux, tous les êtres humains doivent être traités comme des égaux quelles que soient leurs différences. Le libéralisme n'est pas l'anomie comme absence de règles de droits. Le droit est formé d’une part par le droit naturel, et d’autre part par le droit positif qui est le produit des contrats passés entre les individus.

Les différents aspects du libéralisme

Aspect social

Le libéralisme exige de la société le respect des droits naturels et la limitation des compétences de l’État (voir l'essai de l'Allemand Wilhelm von Humboldt sur ce thème). Une société libérale est le résultat des choix et des actions effectués librement par l'ensemble de ses membres, ce qui lui permet théoriquement de prendre des formes très diverses. Cependant, la plupart des auteurs libéraux forment un pronostic explicite ou implicite sur la forme que doit prendre une société libérale. Ils partent du constat que l’être humain est un animal profondément social, qui est attentif aux sentiments et au bien-être de ses semblables et sait que l'association avec eux est le moyen de sa propre survie et de sa propre satisfaction. Tout en reconnaissant l'extrême diversité des êtres humains, les penseurs libéraux ont a priori confiance dans leur action spontanée, et pensent que les individus sont conduits par leurs instincts et leur raison à coopérer et à mettre en place des solutions efficaces d'un point de vue individuel et social (principe revendiqué par les libéraux depuis Mandeville et Adam Smith). Rien dans le libéralisme ne s'oppose aux actions collectives, à condition que les associations qui les entreprennent soient entièrement volontaires et n'exercent aucune contrainte ni sur leurs membres, qui doivent pouvoir les quitter librement, ni sur les autres individus. Selon les projets auxquels il veut participer, chaque être humain peut appartenir à un nombre quelconque de communautés, chacune ne pouvant lui demander que ce qui est nécessaire à la réalisation de son objet particulier. La société libérale idéale n’est ni une juxtaposition d’individus égoïstes étrangers les uns aux autres, ni une juxtaposition de communautés séparées, mais plutôt un enchevêtrement d’associations volontaires de toutes natures à travers lesquelles chacun peut travailler aux fins qu’il se donne, en coopérant librement avec ceux qui partagent tel ou tel de ses idéaux. Par l’exemple et l’imitation, les objectifs, les règles et les méthodes adoptés par certains groupes peuvent se diffuser à l’ensemble de la société, faisant émerger un ordre spontané que les libéraux considèrent comme le seul légitime, à condition qu'il ne viole pas les droits naturels des individus.

Aspect politique

Le libéralisme classique admet que l’institution de l’État est nécessaire pour faire respecter l’interdiction de la violence. Chacun doit renoncer à utiliser la violence, selon le principe fondamental de responsabilité individuelle, et en confier à l’État le monopole, au service de la protection de chacun contre tous les autres. L’État étant une organisation humaine, les libéraux pensent que le risque que les hommes qui le composent abusent de ce monopole de la violence est permanent. En même temps qu’il est le garant des libertés, l’État est donc perçu comme la plus grave menace pour ces mêmes libertés. Lui accorder « le monopole de la violence légitime » (Max Weber) a pour contrepartie nécessaire de limiter son domaine d’action de façon rigoureuse. Pour les libéraux classiques, les seules fonctions légitimes de l’État sont celles qui assurent la protection du citoyen : police, justice, diplomatie et défense nationale. Ces fonctions forment l’État minimal limité à ses fonctions dites régaliennes. Dans l’exercice de ces fonctions, l’État doit être soumis aux mêmes lois que les citoyens, et ne pas faire de lois qu’il ne s’appliquerait pas à lui-même. Le libéralisme classique ne se prononce pas sur la forme institutionnelle de l’État, mais seulement sur l’étendue de ses pouvoirs. Il préfère néanmoins les dispositions qui permettent de limiter effectivement ces pouvoirs, comme la démocratie et la séparation des pouvoirs. Le libéralisme classique ne reconnaît pas de droits particuliers aux majorités, même démocratiquement élues. De la même façon qu’il interdit à un plus fort d’imposer sa volonté à un plus faible, il interdit à un plus grand nombre d’individus d’imposer leur volonté à un plus petit nombre. Le rôle de l’État libéral n’est pas de faire régner la loi de la majorité, mais au contraire de protéger la liberté des individus et des minorités contre les plus forts et les plus nombreux. En particulier, le libéralisme classique refuse qu’une majorité même démocratique puisse étendre le domaine d’action exclusif de l’État au-delà de l’État minimal. Cette philosophie politique pourrait se résumer en trois citations : Montaigne : « Les princes me donnent prou s’ils ne m’ôtent rien, et me font assez de bien quand ils ne me font point de mal ; c’est tout ce que j’en demande » (nota : prou = beaucoup) ; Jean-Baptiste Say : « À la tête d’un gouvernement, c’est déjà faire beaucoup de bien que ne pas faire de mal » ; Frédéric Bastiat : « N’attendre de l’État que deux choses : liberté, sécurité. Et bien voir que l’on ne saurait, au risque de les perdre toutes deux, en demander une troisième ». Ces positions ont été développées au par l’École des choix publics, qui analyse les actions de l’État comme celles d'une organisation comme les autres (qui défend les intérêts particuliers de ceux qui la composent ou qui la soutiennent) et constate la non-existence de l’« intérêt général » (dans la mesure où il est impossible d'en donner la moindre définition ou caractéristique). Les libéraux les plus radicaux, les libertariens ou anarcho-capitalistes, affirment que la sphère des attributions légitimes du pouvoir politique est vide, et que le risque pris en confiant à l’État le monopole de la violence est trop grand pour valoir d’être couru. Ils considèrent donc l’État comme un ennemi et prônent sa disparition totale et la fin du politique. Par opposition, les tenants des positions classiques sur l’État minimal sont souvent appelés minarchistes. Les démocraties modernes sont qualifiées de libérales car y sont institués l’État de droit, la séparation et la limitation des pouvoirs ainsi que la liberté de la presse. Elles prennent soit la forme d’une république (exemple : Allemagne, Inde, France) soit d'une monarchie constitutionnelle (exemple : Espagne, Norvège, Pays-Bas, le Royaume-Uni et son Commonwealth, Suède).

Aspect économique

Deux positions coexistent dans la tradition classique. À la suite d’Adam Smith, l’école classique anglaise (Smith, Malthus, Ricardo, Stuart Mill) légitime une certaine intervention de l'État dans la sphère économique en lui assignant d'abord trois devoirs : :« Le souverain n'a que trois devoirs à remplir . le premier, c'est de défendre la société de tout acte de violence ou d'invasion de la part d'autres sociétés indépendantes . Le deuxième, c'est de devoir protéger, autant qu'il est possible chaque membre de la société contre l'injustice ou l'oppression de tout autre membre, ou bien le devoir d'établir une administration exacte de la justice . Et le troisième, c'est le devoir d'ériger ou d'entretenir certains ouvrages publics et certaines institutions que l'intérêt privé d'un particulier ou de quelques particuliers ne pourrait jamais les porter à ériger ou à entretenir, parce que jamais le profit n'en rembourserait la dépense à un particulier ou à quelques particuliers, quoique à l'égard d'une grande société ce profit fasse plus que rembourser les dépenses » (
Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre IV, chap. IX). Au fil de la Richesse des nations, Adam Smith ajoute d'autres prérogatives à l'État. Il prévient que la « main invisible » n'intervient que dans des situations de concurrence, comme dans le petit artisanat, et avertit que, pour leur part, les industriels conspirent toujours ensemble afin de faire monter les prix. L'État a donc le devoir de sauvegarder les conditions de la concurrence contre les capitalistes. Enfin, certaines activités de l'industrie ont des effets non souhaitables (principe des externalités) : la division du travail abrutit les hommes ; et il faut souhaiter que l'État prenne en charge ces désagréments, en assurant l'éducation de la population par exemple. Pour les classiques français (Turgot, Condillac, Say), le libéralisme économique est essentiellement l’application de la philosophie libérale aux actes économiques : l'économie n'est qu'un des domaines de l'activité humaine où l'État n'a pas de légitimité à intervenir autrement que comme un acteur économique sans privilèges particuliers, et dans le plus petit nombre de domaines possible : la protection des citoyens, l'exécution de la justice et la défense contre d'éventuels agresseurs. Ils jugent inutile et dangereuse toute intervention supplémentaire, considérant d'une part que l'initiative privée, informée par le marché, est à même de suppléer avantageusement la plupart des fonctions de l'État, et, d'autre part, que l'extension de la sphère d'intervention de l'État conduit à une croissance non maîtrisée de la sphère publique au détriment de l'initiative privée, à des inefficacités chroniques, et même à des dérives totalitaires. À cette forme du libéralisme classique, l’École autrichienne ajoute l'idée que tout accord librement consenti ou ensemble d'échanges librement consentis augmente la satisfaction des participants telle que perçue par chacun d'entre eux, car s’il en était autrement, celui qui se sentirait lésé refuserait cet accord qui n’aurait donc pas lieu. La liberté d’échanger et d’entreprendre est vue par ces auteurs à la fois comme un cas particulier du principe philosophique de liberté, donc un impératif moral qui s’impose indépendamment de ses conséquences, et comme un moyen qui conduit le plus probablement à la plus grande satisfaction générale. La vision utilitariste du rôle de l'État est devenue prédominante de nos jours avec la conception néoclassique, qui ne voit la liberté des échanges que comme un moyen d’arriver à un optimum économique défini par ailleurs. Dans cette approche utilitariste, la liberté peut être remise en cause s’il existe d’autres moyens d’atteindre cet optimum. L’État doit alors faciliter l'enrichissement des citoyens, jouer un rôle primordial en tant qu'arbitre des échanges économiques, assurer le respect de l'exécution des contrats, encadrer les échanges marchands par une législation adaptée afin de corriger les défaillances du marché, gérer les biens publics, ouvrir des voies commerciales, etc. De même, le keynésianisme ou les diverses formes du « libéralisme de gauche » Pour une présentation succincte du libéralisme de gauche, voir Raymond Boudon, Pourquoi les intellectuels n'aiment pas le libéralisme, Odile Jacob, 2004, ou encore, Thierry Leterre, La gauche et la peur libérale, Presses de Science-Po, 2000, , tout en se réclamant du libéralisme, recommandent une intervention « raisonnable » et limitée de l’État dans l’économie pour assurer le plein emploi, la stabilité économique et la croissance ; mais aussi pour mettre en place un « plancher » sous la société libérale afin d'aider les plus démunis, tout en gardant à l'esprit qu'il importe d'interférer le moins possible avec les libertés économiques et politiques fondamentales. Compte tenu d'un risque naturel de constitution de cartels (ou trusts), toutes les grandes démocraties occidentales se sont dotées de lois antitrusts comme le Sherman Act, qui visent à rétablir la fluidité des rapports économiques et protéger voire institutionnaliser la libre concurrence. Cette soi-disant protection de la libre concurrence est souvent dénoncée comme une imposture, par exemple par Alan Greenspan, lien donné sur . Pour la même raison - interdiction d'entente entre des producteurs économiques, mais cette fois-ci des ouvriers - que la grève fut quelque temps au XIXème siècle considérée comme activité illégale.

Critiques

Ne sont évoquées ici que les critiques générales. Les critiques de nature économique et sociale sont détaillées dans l’article Critique du libéralisme économique
. Certains avancent que la liberté et le libre arbitre seraient des illusions (déterminisme, fatalisme…). Ou encore que les présupposés individualistes du libéralisme seraient scientifiquement faux car contraires à la réalité humaine : l’unité sociale active serait essentiellement le groupe, et l’individu ne pourrait être appréhendé dans sa totalité sur des bases uniquement et strictement individuelles. Selon le groupe qui est considéré, on trouve différentes variétés de holisme prenant en compte des réalités collectives telles que l’entreprise, l’association, la famille... Selon ces critiques, l’« individualisme bien compris passe par l’action collective ». D’autres avancent que les êtres humains devraient se soumettre à des principes supérieurs de nature morale, religieuse ou politique. Cette position n’est pas en soi contraire aux principes libéraux tant que cette soumission reste volontaire ; mais elle le devient quand, par exemple, certains hommes, même élus démocratiquement, entreprennent de faire des lois selon le principe de l’intérêt général. Une autre objection, transversale à plusieurs courants de pensée, est que le « libéralisme philosophique » n’aurait pas d’existence réelle dans la pratique économique, sociale, et même philosophique. Selon ce point de vue, le libéralisme constitue un corpus idéologique disparate utilisé par ses adeptes pour « justifier » les inégalités dont ils profiteraient. Outre que cette attitude passe à la trappe des auteurs aussi importants que Locke, Montesquieu ou Kant, les libéraux voient, dans cette personnalisation de l'argumentation, un essai d'autres penseurs de justifier leurs propres ambitions de prise en main de la société, quitte à l'uniformiser. Pour une partie des anarchistes, la liberté économique défendue par les libéraux seraient une source d'inégalités et de restrictions de libertés qui nuiraient en réalité à la véritable liberté, notamment politique. Dans les sociétés libérales actuelles, ils critiqueraient en plus l'incitation à la consommation (par la publicité normalement) qui limiteraient la liberté économique. D'autres critiques de nature économique se fondent sur la différence entre libertés formelles (droit de circuler, par exemple) et libertés réelles (capacité économique de réellement circuler, par exemple) et reprochent au libéraux de ne considérer que les premières. Selon les libéraux, les critiques les plus nombreuses ne reposeraient que sur une divergence d’interprétation du terme libéralisme, ce que ses adversaires dénoncent sous le nom de « libéralisme » n’étant qu’une construction intellectuelle bien éloignée de la position des libéraux eux-mêmes qui se considèrent comme « les premiers à réprouver les restrictions aux libertés individuelles », comme le montre la citation suivante : « Les adversaires du libéralisme sont partis en guerre contre les fictions que sont l’ultra-libéralisme et le néo-libéralisme, deux concepts construits de toutes pièces par les collectivistes et dans lesquels les libéraux ne se reconnaissent pas » (Pascal Salin).

Références

Bibliographie

'Ouvrages fondateurs —
- Deuxième traité du gouvernement civil, par John Locke, 1690
- Du commerce et du gouvernement considérés relativement l’un à l’autre par Etienne Bonnot de Condillac, 1776
- De l'Esprit des lois, Montesquieu, 1748.
- De la liberté, John Stuart Mill, 1859.
- De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, Benjamin Constant, 1819.
- Traité d'économie politique, Jean-Baptiste Say, 1819.
- Human Action a Treatise on Economics, von Mises, 1949.
Ouvrages de référence —
- Le libéralisme par Georges Burdeau, Seuil, 1979,
- Histoire intellectuelle du libéralisme par Pierre Manent, Hachette Littérature, 1997,
- Anthologie du Libéralisme par Mikael Garandeau, GF-Flammarion, 1998,
- Libéralisme par Pascal Salin, aux éditions Odile Jacob, 2000,
- Les libéraux par Pierre Manent (anthologie), Tel Gallimard, 2001
- La philosophie libérale par Alain Laurent, éditions Les Belles Lettres, 2002
- Psychanalyse de l'antilibéralisme, ouvrage collectif sous la direction de Christian Stoffaës, éditions Saint-Simon, 2006
- Alain Laurent, Le Libéralisme américain. Histoire d’un détournement,
- Frédéric Bastiat, Œuvres économiques,
- Frédéric Bastiat, Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas, Choix de sophismes et de pamphlets économiques,
- Bruno Leoni, La liberté et le droit,
- Ayn Rand, La Source vive,
- Ayn Rand, La Vertu d’égoïsme,
- Erik Svane, La Bannière étalée,
- Max Stirner, L’Unique et sa propriété,
Autres ouvrages —
- Léo Strauss, Droit naturel et histoire, Champs Flammarion, 1999,
- Valérie Charolles, Le libéralisme contre le capitalisme, Fayard, 2006,
- C.B. Macpherson, La théorie politique de l'individualisme possessif : De Hobbes à Locke, Gallimard, 2004,
- Jacques de Saint-Victor, Les racines de la liberté : Le débat français oublié, 1689-1789, Perrin, 2007
Articles — '
- Jacques Beauchemin, Gilles Bourque et Jules Duchastel, professeurs de sociologie à l'université du Québec, « », département sociologie UQAM, Montréal,
Cahiers de recherche sociologique
, n° 24, 1995, p. 15-47
- Endre Kiss, professeur d'histoire de la philosophie à la faculté de philosophie de l'Université Eötvös de Budapest, « »
- Philippe Raynaud, Qu'est-ce que le libéralisme ?, Commentaire N°118, été 2007. ===
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